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Contre la dictature des experts, les porteurs d’initiatives sociales doivent tracer les perspectives

Impression ForumPublié le 17 avril 2013 

Une tribune de Philippe Lemoine, publiée dans Le Monde économie du 16 avril 2013.

Source : Le Monde économie, 16 avril 2013

"Comment pourrions-nous jeter un pont entre le long terme où il y a tant à faire (nanotechnologies, "big data", transition énergétique) et nos concertations de court terme où nous ne parlons que déficits et réduction des dépenses ?", se demandait Véronique Descacq, secrétaire générale adjointe de la CFDT, lors du débat "Dégager l’horizon", le 18 mars au Théâtre du Rond-Point.

Une chose est certaine : il y a des comportements qu’il faut "dégager" avec la même vigueur que des peuples ont su crier "Dégage !" à leurs dictateurs. Parmi ces comportements, il y a l’arrogance des experts. Il est indispensable de sortir d’un économisme étriqué et se réinterroger sur la métamorphose de la société, sur les conflits qui l’accompagnent, sur les biens communs Biens communs Définitions qui émergent et sur la modernisation de l’action publique. Il faut relancer le débat d’idées pour tourner la page de cette obsession postmoderne qui fascine l’élite française depuis plus de trente ans et qui fait qu’on ne croit plus aux grands récits, qu’on se perd dans le "storytelling" et que, face à une mutation aussi gigantesque que celle que cristallise Internet, nous sommes prêts à répéter que la Terre est plate et que l’on pourra déchiffrer l’avenir sans concept, dans l’amoncellement des données.

Mais, au-delà des idées, comment faire pour provoquer une convergence des énergies dans l’action, comme avait su le faire Jean Monnet dans la France de l’après-guerre ? Plus encore qu’à cette époque, il faut d’abord permettre aux politiques d’entendre un autre son de cloche, en créant les conditions d’expression des forces ancrées dans le réel que sont les chefs d’entreprise, les salariés et les professionnels à travers leurs représentants et leurs syndicats. A l’échelle de l’Europe, le McKinsey Global Institute a montré qu’il fallait relancer l’investissement privé, qui a perdu 360 milliards d’euros par rapport à la tendance antérieure à 2008. Mais dans quoi investir ? Ce sont les acteurs eux-mêmes qui peuvent faire émerger des choix et des priorités.

Deux conditions supplémentaires sont à réunir. La première, c’est de ne pas confondre l’horizon et les frontières de l’Etat-nation : il nous faut nous ouvrir à ce qui se passe ailleurs, analyser d’autres façons de faire, mener à plusieurs des expéditions d’observation et d’apprentissage. L’autre condition, c’est de donner un rôle majeur à la jeunesse. Cet impératif est d’autant plus grand dans la période de mutation que nous vivons que la génération actuelle raisonne autrement.

Dans ma génération, celle des baby-boomers, nous avions une conception verticale de l’organisation sociale : en bas, les technologies ; au-dessus, l’économie, puis la société, puis la culture ; pour la générosité et l’engagement, il fallait monter encore plus haut, dans la tour du politique et c’est de là qu’on contemplait l’horizon.

Aujourd’hui, les engagements sont d’une autre nature. A côté de l’économie marchande fondée sur la compétition, une énergie croissante s’investit dans l’économie sociale et solidaire, dans des rapports empathiques organisés autour du collaboratif, dans des aventures où le gratuit a sa place. Il s’agit certes de tendances émergentes, mais la puissance des réseaux fait qu’on n’est plus dans la simple utopie alternative. Des exemples comme le logiciel libre, comme Wikipedia ou comme ce qui se passe dans l’ "open data Open data ou mouvement d’ouverture des données ", montrent la portée planétaire de ce qui se joue dans l’intelligence collective.

Des méthodes appropriées peuvent permettre de relier la concertation entre partenaires économiques et sociaux et ce bouillonnement d’initiatives positives qui parcourent le globe. Les lieux auront une importance, des lieux ouverts et dotés d’un équipement technologique en libre-service qui attirent les talents et nourrissent l’imaginaire concret de la métamorphose.

Les alliances entre acteurs hétérogènes sont un autre levier : il faut susciter des engagements à plusieurs comme le fait la Clinton Global Initiative, dans laquelle grandes entreprises, PME, innovateurs sociaux et militants apportent chacun leurs compétences pour atteindre en deux ou trois ans des objectifs de changement social précis et mesurables. Des dispositifs innovants de concertation, d’enquête et de mobilisation sont également à promouvoir, en lançant des appels d’offres sur le Net auprès de jeunes volontaires, comme vient de le faire le Forum d’Action modernités avec MakeSense.

Si nous décloisonnons, si nous avons confiance dans la jeunesse, si nous sortons des postures dérisoires de ceux qui croient tout connaître, si nous réunissons des chefs d’entreprise, des syndicalistes, des associatifs, des entrepreneurs sociaux, chacun dans sa logique mais dans des contextes qui ouvrent et donnent envie, alors nous saurons jeter un pont entre les contraintes du court terme et les espoirs de long terme.

Tout cela peut être mis sur les rails en moins de six mois. Il faut fédérer des femmes et des hommes qui représentent leurs organisations et soient prêts à s’impliquer eux-mêmes tout entiers dans le projet. Il faut chaque jour, en se retrouvant, que l’oeil soit attiré par la démonstration d’un nouveau procédé, d’un nouveau possible. Il faut casser les silos et passer d’une multitude de plans publics à quelques grandes options d’avenir.

Chaque mois, un débat public confrontera les acteurs, tout en les interpellant par des points de vue venus d’ailleurs, et notamment des artistes. Avant l’automne, avec méthode, nous pouvons - en France aussi - dégager l’horizon !

Philippe Lemoine,
Président du Forum d’Action modernités
président de la Fondation Fondation Définition Internet nouvelle génération (FING)

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