Le Labo de l’ESS est un think tank qui construit, par un travail collaboratif, des axes structurants de l’économie sociale et solidaire, à partir d’initiatives concrètes, innovantes et inspirantes issues des territoires.

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[Journées de l’Économie Autrement] Discours de Hugues Sibille

Impression ForumPublié le 2 décembre 2019 

Le 29 et 30 novembre derniers se tenaient à Dijon, les Journées de l’économie autrement organisées par Alternatives Économiques. Le Labo de l’ESS ESS Qu’est-ce que l’Économie sociale et solidaire (ESS) ?
Définition et présentation de cette économie différente, socialement utile, coopérative et ancrée localement
était présent sur plusieurs tables rondes et Hugues Sibille, président du Labo, intervenait lors de la table-ronde plénière d’introduction. Pour celles et ceux qui n’ont pas pu être présent(e)s, retrouvez ici son discours complet.

Mesdames, Messieurs

En tant que Président de la Fondation Fondation Définition Crédit Coopératif et du Labo de l’ESS ESS Qu’est-ce que l’Économie sociale et solidaire (ESS) ?
Définition et présentation de cette économie différente, socialement utile, coopérative et ancrée localement
, je suis heureux et fier d’être partenaire des Journées de Dijon pour la quatrième année consécutive.
Parce qu’elles s’inscrivent dans la durée, ces journées deviennent peu à peu "les entretiens de Bichat de l’économie autrement", un lieu original où se côtoient économistes, entrepreneurs, chercheurs, militants, élus, citoyens, étudiants... C’est par de tels décloisonnements de pensées, d’expériences et de talents, que nous inventerons, peut-être, les bases d’une économie autrement. Croyons de nouveau à l’intelligence collective.

Je donne un coup de chapeau exceptionnel à Philippe Frémeaux qui s’est battu cette année avec un courage de lion pour faire vivre ce moment de liberté créative. Il est l’âme des journées que nous allons passer ensemble, bravo Philippe. Merci cher François Rebsamen et chère Marie Guite Dufay pour votre fidélité

Mesdames Messieurs,

Depuis l’an dernier, les signaux inquiétants de l’économie telle qu’elle va, ne faiblissent pas, c’est une litote.

  • Les risques d’une nouvelle crise financière sont toujours présents.
  • Le rapport du GIEC de septembre 2019 sur les océans fait froid dans le dos, la submersion dans ce siècle de New York, Tokyo ou Amsterdam devient plausible et l’ONU parle de plusieurs centaines de millions de réfugiés climatiques en 2050, c’est à dire demain.
  • Les menaces sur l’état de droit, la séparation des pouvoirs et les libertés fondamentales des démocraties européennes ne diminuent pas, chaque élection le démontre.

Ainsi, l’heure des Journées de l’économie autrement (JEA) 2019 est donc un peu plus grave que celle des JEA 2018 et doit nous inciter à faire en sorte que "l’Économie autrement" ne reste pas un supplément d’âme pour militants alternatifs ou économistes atterrés mais devienne une question centrale du débat public et même une nouvelle norme comme le suggérait Nicolas Hulot.
Si l’économie autrement doit être d’une lucidité sans faille sur la gravité des risques et des menaces, elle a besoin d’espérance pour agir et ne saurait, selon moi, s’inscrire dans la collapsologie.

Car depuis les dernières JEA, ceux qui résistent, expérimentent, innovent, entreprennent, bref inventent demain, avec optimisme et détermination, sont sans cesse plus nombreux et imaginatifs sur les territoires. Nous savons ce à quoi veut résister l’économie autrement : l’ébriété énergétique, les inégalités indécentes, l’opacité des décisions. Nous savons ce qu’expérimente l’économie autrement : la finance solidaire, les énergies renouvelables citoyennes, les nouvelles formes d’emploi, l’alimentation durable, les pôles de coopération, les circuits courts Circuits Courts Définition du concept de circuits courts , les monnaies locales etc

Mais nos résistances et expérimentations restent cruellement dispersées et arrêtées par un plafond de verre.

Comment faire pour que la somme des innovations fasse système et permette la transition vers un nouveau modèle ? That is the question !

Il s’agit donc pendant ces deux jours de savoir comment penser et co-construire, un modèle de post-croissance, sobre, circulaire, qualitative, résiliente évitant d’un côté la régression sociale du repli sur une économie de cueillette et de l’autre la fuite en avant d’une économie spéculative à haut risque financier, social et surtout écologique.

Face à un tel challenge, nous devons aussi admettre notre propre désorientation et nous méfier des potions magiques.

Répondre à la question de cette post-croissance implique de revoir nos méthodes, je vais y venir, mais aussi de s’y retrouver dans une avalanche de concepts tels que : économie autrement, économie à impact, économie positive, économie de la fonctionnalité, économie collaborative, économie des communs....

Pendant ce temps l’économie capitaliste financiarisée poursuit sa route avec une devise Shadock inversée : "pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple."

Pour ma part je constate que l’ESS a en France une histoire, une Loi, un patrimoine politique et juridique, des moyens d’agir et je lui reste fidèle dans une vision d’économie sociale sans rivage.

Je soumets à votre réflexion, à partir de mes expériences et des travaux du Labo de l’ESS, quatre propositions de méthode.

D’abord me semble-t-il nous devrions faire un difficile travail collectif de déconstruction de nos schémas et de nos représentations des fondamentaux de la croissance des 30 glorieuses et d’une certaine vision économique de la création de valeur. Cela pourrait aussi s’appeler "faire un certain travail de deuil". Le mensuel Alternatives économiques a du pain sur la planche pour expliquer cette déconstruction. L’arrêt du projet d’Europa City ou la fin du Black friday sont ou seraient des cas pédagogiques inspirants de la déconstruction de l’hyper-consumérisme.

Deuxièmement, je crois que nous devrions travailler autrement les articulations entre micro-économie, mezzo-économie et macro-économie. Le micro c’est l’entreprise ou l’association Association Une association est le regroupement d’au moins deux personnes, mettant leurs activités ou leurs connaissances en commun, par un contrat d’association (contrat de droit privé). L’objectif de cette convention doit avoir un but autre que le partage de bénéfices entre les parties, d’où l’appellation d’"association à but non lucratif". locale ; le mezzo, c’est le territoire ou la filière ; le macro c’est l’économie France ou monde.
Ma conviction est que les marges de progression les plus immédiates et fortes de l’économie autrement se situent dans l’articulation entre le micro et le mezzo, pour inventer de nouveaux modèles d’affaire et surtout des écosystèmes de production, de consommation, de distribution, d’épargne. Par exemple, inventer une mobilité équitable et durable se joue largement dans une offre de territoire et de filière. Deux coopératives, Mobicoop et Citiz se rapprochent pour proposer des offres cohérentes de co-voiturage et d’auto partage sur les territoires, c’est bien ! Il faut aller plus loin, leur permettre de changer d’échelle, élargir l’offre, construire des pôles de mobilité durable et équitable.

Troisièmement, le "faire système" de toutes ces initiatives inspirantes, implique des alliances passant par la coopération et de nouvelles gouvernances. Le vieux militant coopératif que je suis a plus entendu vanter les mérites du mot "coopération" dans les dernières années que dans les 30 précédentes. Tant mieux. Mais la coopération ne se décrète pas, elle se constate. Des écosystèmes reposant sur la coopération plus que sur la compétition, font émerger des enjeux de posture, d’egos, de pouvoir mais aussi de répartition de la valeur. Nous devrons travailler la boite à outils des alliances de l’économie autrement, incluant aux cotés de l’ESS pionnière, la place des citoyens, celle de PME responsables, celle d’entreprises à mission qui le souhaitent, et bien sûr celle des collectivités locales. Les SCIC SCIC Société Coopérative d’Intérêt Collectif sont un bel outil.

Enfin ceci me conduit à une quatrième et dernière proposition de méthode. Faire surgir cette autre économie implique un investissement sans précèdent dans la Recherche-développement et l’ingénierie. Je prends quelques exemples récents que je connais :

  • implanter des panneaux photovoltaïques sur les toits de Paris comme le fait ENERCITIF ;
  • recycler des équipements de santé tels que les fauteuils roulants, comme le fait le groupe ENVIE ;
  • inventer une foncière et des services pour ré-implanter des commerces dans les petites villes comme le fait la Scic VILLAGES VIVANTS ;
  • faire rouler des trains entre Bordeaux et Lyon comme veut le faire RAILCOOP.
    Ces projets impliquent une importante R&D qu’on finance encore assez mal. C’est pourquoi je soutiens les efforts du Haut-Commissaire, Christophe Itier, pour obtenir un Crédit impôt recherche consacré à l’innovation sociale et écologique. Nous avons plus que jamais besoin d’innovations de rupture.

Tous ces sujets, nous les aborderons certainement au cours de ces deux jours puisqu’il y aura cette année une focale sur les territoires dans la transition écologique et solidaire.

Le challenge principal des pistes que nous allons explorer, c’est comment faire vite pour répondre à l’urgence climatique alors que les territoires nous apprennent qu’inventer un nouveau modèle de développement se compte en décennies.
Nous devrons donc aussi réfléchir à l’ingénierie politique qu’impliquent les expérimentations de l’économie autrement si l’on veut qu’elle ait un impact à la hauteur des enjeux.

Je termine en proposant comme éthique de nos journées une phrase d’Edgar Morin :

"le pire est probable, mais le meilleur reste encore possible."

Merci de votre écoute, vive l’économie autrement !

Novembre 2019

Hugues Sibille

Téléchargez ici le discours en PDF

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