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La gazette - avec Hugues Sibille : « La puissance publique ne doit pas se sentir menacée par l’innovation sociale »

Impression ForumPublié le 18 janvier 2017 

Hugues Sibille, l’une des grandes voix de l’économie sociale et solidaire en France, présente à la Gazette son dernier ouvrage, "La Grande promesse". Cet ancien délégué interministériel à l’économie sociale, aujourd’hui président de la Fondation Fondation Définition Crédit coopératif voit dans les innovations sociales rien de moins que la solution aux crises qui n’en finissent pas.

Cet article a été publié le 17 janvier 2017, par Marie-Pierre Bourgeois, pour La gazette.

Votre ouvrage, « La Grande Promesse, Inventons la France de demain » dresse les contours de l’innovation sociale dans l’Hexagone. De quoi parle-t-on vraiment ?

L’innovation sociale est une réponse créative à des besoins sociaux non, ou mal satisfaits dans les conditions actuelles du marché et des politiques publiques : se nourrir sainement sans gaspiller, se loger en respectant la planète, insérer des chômeurs dans une activité de qualité, faire reculer le décrochage scolaire… L’innovation sociale se déploie aujourd’hui à plusieurs niveaux : à travers les associations et l’entrepreneuriat social Entrepreneuriat social Définition qui mobilisent la société civile, et de nouveaux modèles économiques, sur les territoires où se construisent de nouvelles alliances innovantes incluant souvent les collectivités locales et les politiques publiques.
Pourquoi les collectivités ont-elles décidé de s’engager sur le terrain de l’économie sociale et solidaire ?

Trois causes expliquent l’intérêt croissant des territoires sur ce sujet. La situation budgétaire de plus en plus contrainte des collectivités les incite à innover. Je pense particulièrement aux départements qui ont de plus en plus de difficulté à financer le versement du revenu de solidarité active (RSA) et recherchent de nouvelles façons de faire. Nombre de collectivités réalisent doucement qu’il faut cesser de penser en termes de dépenses sociales et désirent s’engager plutôt sur le champ innovant de l’investissement social. Pour un euro investi par la puissance publique dans une entreprise d’insertion, 2,3 euros reviennent dans les caisses publiques. Les 10 expérimentations « Territoire zéro chômeur de longue durée » montrent l’appétit des départements pour activer les dépenses sociales passives

« Nombre de collectivités réalisent doucement qu’il faut cesser de penser en termes de dépenses sociales et désirent s’engager plutôt sur le champ innovant de l’investissement social. Pour un euro investi par la puissance publique dans une entreprise d’insertion 2,3 euros reviennent dans des caisses publiques. »

Il y a également une certaine prise de conscience du fait qu’on ne peut plus rester immobile face à des besoins sociaux de base qui sont peu ou mal couverts. Les collectivités sont aujourd’hui confrontées à la recherche de solutions nouvelles pour des besoins qui existaient moins jusqu’ici : se chauffer dans un logement non isolé thermiquement, accéder à Internet, éviter les processus de radicalisation…
Enfin, les territoires observent les changements de comportement des citoyens qui souhaitent de plus en plus s’engager. Être acteurs par leur épargne, leur consommation, leur entrepreneuriat, leur bénévolat, leurs engagements… La multiplication des circuits courts Circuits Courts Définition du concept de circuits courts ou le développement des systèmes de partage montrent que les Français ont une vraie capacité d’innovation et sont prêts à utiliser ou participer à ces services.

Face à ce changement de paradigme, certaines collectivités tentent de changer leurs approches en intégrant la problématique de l’innovation sociale dans leurs politiques et leurs outils. Les régions, très engagées sur l’innovation technologique viennent à l’innovation sociale en l’intégrant dans le Schéma régional de développement économique, d’innovation et d’internationalisation (SRDEII) ou en créant, avec la Banque publique d’investissement (BPI BPI Banque Publique d’Investissement ) un Fonds Innovation sociale (FISO) qui délivre des avances remboursables. Les incubateurs, les fabriques de projet, les accélérateurs de projet d’entrepreneuriat social se multiplient, comme Alter’incub à Montpellier ou Ronalpia à Lyon.

Pourriez-vous nous citer une réussite de l’innovation sociale dans une collectivité en particulier ?

J’aime l’exemple d’Atis à Bordeaux, soutenu par Bordeaux Métropole, le département de la Gironde et la Région Nouvelle Aquitaine. Atis accompagne l’innovation sociale en ciblant les projets innovants à fort impact social, économiquement pérennes et créateurs d’emplois. Une cinquantaine de projets sont accompagnés chaque année à travers trois programmes : la fabrique à initiatives qui part des besoins sociaux du territoire non satisfaits, l’incubateur d’innovation sociale qui accompagne les entrepreneurs sociaux ayant un projet et le Dispositif local d’accompagnement (DLA) qui soutient le secteur associatif.

Ne craignez-vous pas que les collectivités se sentent dépossédées ? Il est souvent difficile pour les élus locaux de voir d’autres qu’eux mener des missions d’intérêt général…

Il est vrai que les entrepreneurs sociaux se mêlent du bien commun. Ce positionnement peut gêner ici ou là des élus qui ressentent une certaine concurrence sur leur rôle de garants de l’intérêt général ou une dépossession de leurs prérogatives. Ils craignent parfois que les innovateurs sociaux menacent leur poste, expliquant ainsi les résistances de certains exécutifs. Il faut pourtant que la puissance publique ne se sente pas menacée mais bien partenaire de ces acteurs plus rapides et plus agiles. Ce sont ces nouvelles alliances entre les collectivités et des entrepreneurs sociaux qui permettront de faire avancer certains sujets complexes.

« Ce positionnement peut gêner ici ou là des élus qui ressentent une certaine concurrence sur leur rôle de garants de l’intérêt général ou une dépossession de leurs prérogatives. Ils craignent parfois que les innovateurs sociaux menacent leur poste, expliquant ainsi les résistances de certains exécutifs. »

Pensons aux pôles territoriaux de coopération économique (PTCE PTCE Pôles territoriaux de coopération économique. ) qui inventent une réponse à la mondialisation en développant par la coopération entre entreprises, associations, collectivités, universités, formateurs…une nouvelle économie de proximité, non délocalisable, et plus solidaire. Le petit entrepreneur et le maire sont de plus en plus « dans le même bateau » pour continuer à faire vivre des territoires ruraux, souvent en déshérence.

N’y a-t-il pas un risque de « social washing » ? Quand la Région Occitanie fait de l’innovation sociale sa priorité, elle ne parle pas forcément de la même chose que le Forum de Davos ou la CGT, tout en utilisant pourtant la même expression…

Il est vrai que tous ces acteurs viennent avec une idéologie ou une sensibilité différente à l’innovation sociale. Il peut arriver à certains d’entre eux de faire du « social washing » et d’utiliser l’innovation sociale comme d’autres utilisent le développement durable pour verdir leur entreprise. Certains politiques peuvent aussi s’emparer de l’innovation sociale en ayant seulement en tête un désengagement public à bas coût. Il faut donc rester vigilant.

Mais le véritable enjeu de l’innovation sociale est de faire en sorte que l’État ou les collectivités publiques conservent leur rôle de garants de l’intérêt général tout en changeant leurs méthodes. Les collectivités doivent repérer les innovations sociales qui fonctionnent, les faciliter et leur permettre de changer d’échelle en constituant un écosystème favorable. Un des enjeux, par exemple, est celui d’une relation juridique de qualité entre les territoires et les entrepreneurs sociaux par le biais de la clause sociale de marché. Autre avancée qui doit faire réfléchir : la création de Fondations territoriales ou l’utilisation du statut de Coopératives d’intérêt collectif (SCIC SCIC Société Coopérative d’Intérêt Collectif ). Il est également indispensable de penser les outils nécessaires à l’évaluation d’impact social. Fait-on mieux ou moins bien quand l’accompagnement de familles en difficulté est fait par une entreprise sociale ou par des agents de la municipalité ?

« Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’aujourd’hui aucun acteur, individuellement, n’a plus seul la solution pour résoudre le mal-logement, l’accroissement du nombre de sans-domicile ou l’échec scolaire. Il faut apprendre à coopérer, à s’allier. C’est une révolution culturelle. »

Retrouvez l’intégralité de l’article sur La gazette.

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