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LaGrappe, les écosystèmes et les pôles territoriaux de coopération économique

Impression ForumPublié le 28 juin 2013 

L’inauguration d’un lieu qui combine une position de tiers lieu, une fonction de plateforme de service et un rôle de cristallisateur de l’intelligence collective ne peut être anodin. Mais quelle est sa portée réelle ? S’agit-il d’un poisson pilote qui va accélérer la consolidation d’écosystèmes hybrides mélangeant avec bonheur de multiples formes économiques et sociales ? Va-t-il au contraire devenir le porte drapeau d’un nouveau territoire de l’économie se développant à côté des formes classiques ?


source : Zones Mutantes - 24 juin 2013

Le 28 juin, LaGrappe, un projet d’espace partagé situé à Lille, en plein centre-ville, sera inauguré. Le terme d’espace partagé est sans doute très réducteur. J’aurais pu aussi parler de « lieu hybride ». Même s’il n’est pas unique, l’objet est assez étrange pour que l’on essaie de décrypter sa fonction sociale réelle et les enjeux qu’il porte. Mon intérêt est encore accru par l’origine de ce projet. Le cluster initiativesETcité (labellisé grappe d’entreprises) fut le premier cluster à se cristalliser autour de l’économie sociale et solidaire. Enfin, le présent article a également valeur de continuité puisque Zones Mutantes a réalisé en OCTOBRE 2010 une interview de Sandrino GRACEFFA, leader de ce cluster.

Comment définir LaGrappe ? Etant par essence un lieu hybride, il y a plusieurs façons de le définir, plusieurs angles pour regarder ce « lieu étrange ». J’en retiendrai trois, qui sont d’ailleurs parfaitement compatibles : (1) LaGrappe est une plateforme de services ; (2) LaGrappe est un tiers lieu ; (3) LaGrappe est un lieu d’intelligence collective.

LaGrappe comme plateforme de service

LaGrappe peut être caractérisée comme une plateforme de services dans la mesure où elle offre en un point unique un ensemble de services qui sont utiles, voire indispensables à la maturation d’un projet. Lorsque l’on parle de plateforme de services, la comparaison la plus familière qui vient à l’esprit est l’offre d’application sur un smartphone : avoir accès à tous les services jugés utiles à partir d’un seul point et de manière instantanée. La plateforme de service se réfère ainsi à deux notions, d’une part la mutualisation et, d’autre part, la diversité des services et des offreurs de services. La mutualisation consiste à mettre en commun certaines fonctions afin de les rendre plus accessibles et/ou d’accroitre leur qualité. Ainsi, l’expertise comptable fournit une compétence externe de haut niveau à des petits acteurs. Autre exemple, la propreté, la gestion de certaines fonctions génériques comme la paye, la gestion des parcs de véhicules, etc. sont confiés à des entreprises de services spécialisées qui vont développer un professionnalisme et des techniques propres. Comme on le voit à travers ces exemples, la mutualisation est tout à fait compatible avec la logique concurrentielle. Parallèlement, la dynamique d’externalisation/mutualisation génère des spécialisations, des nouveaux métiers. Il reste à savoir si les logiques de coopération mises en avant par l’économie responsable change la nature de la mutualisation. Au-delà de la mutualisation, la plateforme de services a pour finalité de mettre à la disposition de ses utilisateurs la gamme de services la plus complète possible. La plateforme n’a pas vocation à produire elle-même tous les services. Elle va offrir une intermédiation entre des offreurs de services et des utilisateurs. C’est en quelque sorte un hub, un outil d’interface, de mise en relation.

LaGrappe comme tiers lieu

On peut également évoquer le concept de tiers lieu pour caractériser LaGrappe. Dans un article précédent, j’ai tenté de cerner la problématique du tiers lieu.

On constate que son mode de fonctionnement est à l’opposé des formes traditionnelles. L’ouverture sur de multiples sujets et de multiples regards remplace la focalisation de la spécialisation. La convivialité et l’informel se substituent à « l’esprit de sérieux ». La conversation est au cœur de l’échange et non plus à sa périphérie. Le modèle fondé sur le triptyque centralisation, segmentation, spécialisation qui a permis les immenses succès de l’ère industrielle s’est épuisé. Il est remplacé par le modèle du réseau qui lui se fonde sur le triptyque polycentrisme, interconnexion, fertilisation croisée. Nous sommes aujourd’hui entrés dans un nouvel univers sociétal (et donc économique) sans encore être capables d’en maîtriser les règles. Et, les tiers lieux constituent sans doute un laboratoire de ce futur sociétal. A ce titre, LaGrappe est un laboratoire social, prolongement du « laboratoire de l’ESS ESS Qu’est-ce que l’Économie sociale et solidaire (ESS) ?
Définition et présentation de cette économie différente, socialement utile, coopérative et ancrée localement
 » que fut initiativesETcité dès son origine.

LaGrappe comme lieu de structuration de l’intelligence collective

Enfin, LaGrappe peut aussi se définir comme un lieu de stimulation et de structuration de l’intelligence collective. Cette notion est encore floue et un peu fantasmagorique. Précisons donc deux ou trois éléments. L’intelligence collective repose sur l’ouverture, le partage et l’échange. C’est la résultante de l’alchimie de la proximité, cette réaction en chaîne des intelligences engendrant simultanément de l’innovation et une puissante énergie propulsant le développement. N’y a-t-il pas redondance entre la notion de tiers lieu et cette fonction de lieu de stimulation et de structuration de l’intelligence collective ? Pour ma part, je distingue le tiers lieu qui crée les conditions à la dynamique de l’intelligence collective et un lieu qui va structurer cette intelligence collective en la traduisant en solutions opérationnelles, en projets, en méthodes, etc. Le tiers lieu et le lieu de structuration de l’intelligence collective sont comme les deux gestes du pécheur : le premier jette le filet ouvrant le plus largement possible le champ ; le second ramasse le filet, concentrant l’effort pour produire un résultat tangible.

LaGrappe poisson pilote de « l’environnement intelligent » ?

Chacun de ces trois angles de vue sur l’activité de LaGrappe implique des règles propres, des facteurs clés de succès différents. Ainsi, LaGrappe est un projet complexe car il doit combiner ces différentes règles et intégrer dans sa dynamique tous les facteurs clés de succès. L’enjeu de ce projet est sans doute de réussir à maîtriser cette complexité. Un tel succès pourra alors être considéré comme une avancée dans la mise en place d’un « environnement intelligent », c’est-à-dire de cet ensemble de ressources immatérielles qui conditionnent la cristallisation puis l’accompagnement des projets, qu’ils soient économiques, sociaux ou culturels. Or, la mise en place d’un tel environnement intelligent est une condition à l’émergence d’une nouvelle dynamique socioéconomique. A ce titre, LaGrappe est un pilote dont le développement futur mérite notre attention.

LaGrappe et les écosystèmes

Les outils sociétaux comme LaGrappe ne sont pas pleinement intelligibles en soi. Ils prennent tout leur sens à condition d’être resitués dans la dynamique d’ensemble. C’est là qu’intervient la notion d’écosystème. Cette notion d’écosystème s’est imposée au cours des années 2000. Elle est issue de la biologie et de l’écologie et désigne la relation d’interdépendance, l’interaction de l’ensemble des composantes d’un milieu vivant ainsi que leur cohérence. Par analogie, elle traduit l’importance croissante des phénomènes d’interdépendance, de solidarité objective et de synergies entre les différentes composantes des ensembles socioéconomiques. A l’image de la dynamique du vivant, il existe une dynamique sociétale qui se cristallise en systèmes cohérents d’acteurs et « d’intrants ». Les clusters et les pôles de compétitivité sont un exemple emblématique d’écosystème. Au-delà, la notion d’écosystème va s’appliquer à tout ce qui relève de la mise en réseau d’acteurs, d’activités, de projets. On parle d’écosystème de l’innovation. Le territoire est de plus en plus analysé comme un écosystème intégrant les dimensions sociales, économiques, culturelles, historiques, etc. En examinant les ambitions de LaGrappe, en comparant ces ambitions aux fonctions de lieux similaires comme La Cantine par exemple, je fais l’hypothèse que les lieux/outils du type de LaGrappe jouent un rôle important dans l’émergence et le renforcement de ces écosystèmes. Ils assurent une fonction de hub et d’intégrateur, notamment pour la circulation des ressources immatérielles. Ils sont une « source énergétique » vitale en apportant des idées nouvelles, des effervescences immatérielles, des questionnements nouveaux. Enfin, ils incubent des projets qui vont venir consolider l’écosystème. Tout se passe comme si la cristallisation d’un écosystème induisait l’émergence de lieux/outils. Une fois ces lieux/outils constitués, ils deviennent à leur tour des facteurs très actifs de renforcement de l’écosystème dont ils sont issus. Après avoir été une conséquence, ils deviennent en quelque sorte une cause.

Existe-t-il des écosystèmes spécifiques à l’économie sociale et solidaire ?

En quoi la filiation de LaGrappe avec l’économie sociale et solidaire crée-t-elle une spécificité, voire une limite à ce projet ? LaGrappe est-elle un lieu/outil dédié aux écosystèmes de l’ESS ou bien a-t-elle une vocation plus universelle ? Autrement dit, la dynamique et les apports de LaGrappe sont-ils réservés à un type particulier d’écosystème, en l’occurrence des écosystèmes spécifiques à l’ESS ? Cette question nous renvoie à l’évolution des écosystèmes qui peut se déployer selon le principe de la segmentation ou bien selon le principe de l’hybridation.

Le principe de la segmentation considère que les écosystèmes se différencient au fur et à mesure de leur croissance et de leur complexification. Cette logique aboutit à l’émergence de différences de nature entre les différents écosystèmes. Ainsi, nous aurions des écosystèmes fondés sur l’économie de la fonctionnalité, d’autres sur l’économie circulaire économie circulaire Définition , d’autres encore sur l’économie sociale et solidaire. Les tentatives de catégoriser les écosystèmes sont déjà anciennes. Le champ des clusters est une bonne illustration de l’impact de cette logique de segmentation. Le premier modèle, dans les années 90 fut le district industriel tel qu’il se déployait abondamment en Italie. Puis la DATAR a créé un label de systèmes productifs locaux (ou SPL). Vinrent ensuite les pôles de compétitivité qui ont bénéficié d’une forte impulsion du ministère de l’Industrie. Enfin, le label de grappe d’entreprises apportera une nouvelle fleur au bouquet composé par l’Etat à propos des clusters. Pour autant, l’affaire n’est pas close. Les Régions se mirent à concevoir leurs propres labels comme les PRIDES en Provence Alpes Côte d’Azur. La Commission Européenne se mêla bien évidemment à cette effervescence normative. Avec le recul, la logique de la segmentation présente une faiblesse fondamentale. La définition d’objets stables et donc figés entre en contradiction avec l’aspect très fluide, voire volatile des réalités socioéconomiques contemporaines. Nous sommes dans un système en plein renouvellement ce qui induit une instabilité. L’excès de classification fige la pensée et handicape fortement la capacité d’analyse.

Pour autant, on ne peut nier l’existence d’écarts significatifs entre différents types de clusters. Sans jouer à l’entomologiste des clusters, je veux souligner le fait que chaque forme de cluster a permis de déployer et de consolider une des composantes de ce phénomène (l’alliance laboratoires/entreprises, la proximité géographique et culturelle, la cohérence stratégique, etc.). C’est à ce niveau là qu’intervient la logique d’hybridation que j’oppose ci-dessus à la logique de segmentation. Chaque spécificité, chaque expérimentation vient féconder l’ensemble des écosystèmes, apportant de nouvelles façons de faire, de nouvelles manières de voir.

Le PCTE comme écosystème spécifique à l’économie sociale et solidaire ?

Le cas des PCTE fournit une occasion très actuelle d’examiner de quelle manière un type d’écosystème peut et doit arbitrer entre la logique de la segmentation et celle de l’hybridation. Ce thème est d’autant plus pertinent qu’il se réfère à l’ESS, faisant ainsi écho à l’origine de LaGrappe. La notion de PCTE s’est véritablement cristallisée en 2012 avec l’élaboration d’un référentiel d’action PTCE PTCE Pôles territoriaux de coopération économique. et la tenue de la 1ère journée nationale PTCE en juin. En prenant connaissance des informations transmises par initiativesETcité, je ne vois pas où se situe la différence structurelle entre la nature d’un cluster et celle d’un PCTE. Le territoire et le développement local sont bien au centre d’une majorité de clusters. La coopération entre les différents types d’acteurs n’est en rien spécifique au PCTE. La référence à l’innovation sociale et au développement durable constitue-t-elle une ligne de démarcation qui établit une différence de nature, justifiant ainsi la création d’un nouveau label (le PCTE) ? Une observation attentive des préoccupations de tous les acteurs du territoire sans distinction de label et de crédo nous permet de constater que l’innovation sociale devient progressivement une démarche dont la pertinence est reconnue par une grande majorité d’acteurs. Il en va de même avec le développement durable. Certes, on peut dire qu’il s’agit d’un vernis. Mais ce propos ne résiste pas à une analyse solide. Nous sommes dans une phase de mutation sociétale structurelle et, dans une telle phase, les idées qui ont vocation à être dominantes commencent d’abord à être « saugrenues », « irréalistes », soutenues par des personnes qui « ne sont pas réalistes », des « utopistes ». Et puis arrive très vite une seconde étape dans laquelle les idées hier saugrenues deviennent intéressantes. Les utopistes se transforment en « courageux pionniers ». Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’idée hier totalement nouvelle devienne une évidence partagée par une immense majorité.

Il en va de même avec la question de la présence et du poids de l’ESS. On peut établir un critère qui permet une rassurante réponse binaire : être ou ne pas être ESS. Il y a un autre raisonnement qui consiste à attendre des démarches d’ESS qu’elles viennent féconder et enrichir les dynamiques économiques classiques. L’économie sociale et solidaire peut, dans cette hypothèse, prendre en charge certaines familles d’activités pour lesquelles elle est particulièrement performante. Cette approche ouverte de l’ESS lui confère un rayonnement et un impact sur l’ensemble socioéconomique.

Faut-il en déduire que la notion de PCTE est inutile ? Certainement pas. La réflexion est féconde : mettre en lumière les démarches les plus innovantes dans les stratégies collectives permet de rappeler la « ligne d’horizon » effective de toutes les démarches de réseaux et de développement territorial. Si cette démarche favorise le développement de projets pilotes en matière d’innovation sociale, de prise en compte de la dimension développement durable, de place de l’ESS dans la polyphonie socioéconomique du territoire, de constitution d’alliances stratégiques entre les différentes familles d’acteurs du territoire, etc., on peut alors parler d’une valeur incontestable de cette réflexion et d’une forte contribution opérationnelle. Par contre, s’il s’agit de construire un label de plus, cela sera in fine contreproductif. Cela apportera des rigidités. De plus, cela débouchera sur des lourdeurs administratives : faire des dossiers, des tableaux de bord, des reporting qui « prouvent » que l’on est bien dans les clous.

Le règne de l’hybride

Notre monde est animé par le principe d’hybridité : les nouvelles formes sociales ou économiques les plus créatives et les plus prometteuses sont toujours hybrides. L’hybridation est la véritable force propulsive contemporaine de la dynamique socioéconomique. Dans ce cadre, les labellisations peuvent avoir un effet pervers en devenant un frein à cette hybridation, en générant des comportements identitaires. L’avenir repose sur l’hybridation et les démarches innovantes et créatives doivent impérativement maximiser l’hybride.

Le paradigme de l’hybridation a un impact immédiat sur l’ESS. Cette forme d’activité n’est pas essentiellement un univers propre, une sorte de nouveau territoire disposant de ses frontières. L’ESS doit s’hybrider avec les autres dynamiques économiques. Elle doit être l’un des poissons pilotes de l’économie de demain. L’ESS est un des « discours » qui nourrit la « grande conversation » qui débouchera sur une vision renouvelée et opératoire de la dynamique socioéconomique.

Cette vision « ouverte » de l’ESS donne toute sa valeur à l’expérience de LaGrappe. Ainsi, cette dernière a vocation à être un des poissons pilotes de « l’environnement intelligent » qui sera l’infrastructure immatérielle de la socioéconomie de demain.

Article de Pierre Chapignac. Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socio-économique territorial.

Lire l’article sur le site de Zones Mutantes

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