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Le plein-emploi chez nos voisins ? Désolé, on vous a menti

Impression ForumPublié le 27 octobre 2016 

Comment parler de « plein-emploi » quand les pays érigés en modèles mettent plus d’un quart de leur population à temps partiel ? ! Il n’existe plus aucun pays en situation de plein emploi si l’on continue à voir le plein emploi comme « tous et toutes à 40 heures ». Par Jean-Marie Perbost, co-fondateur du Collectif Roosevelt.

Malgré les attentats, malgré le cortège de polémiques sur les gaulois et les migrants, le chômage reste la préoccupation numéro un des Français. [1]

Malgré tous les efforts de communication sur une inversion de la courbe, le nombre total d’inscrits à Pôle emploi à atteint 6,611 millions de personnes [2] en août 2016 : c’est tout simplement le record absolu !

Pourtant, les échéances électorales de 2017 ouvrent une nouvelle période de désinformation sur la question, empêchant de poser un diagnostic juste et de trouver des réponses adaptées.

Il suffit d’écouter les candidats à la primaire de la droite et du centre. Tous réclament la peau des 35 heures. C’est même la course à qui proposera la plus longue durée du travail possible, voire la suppression de toute durée légale.

Il suffit encore de remarquer le silence absolu de la gauche de gouvernement sur la question du partage du travail.

Plus que jamais, il est donc essentiel de remettre quelques pendules à l’heure dans le débat public.

La plupart des interventions politiques et médiatiques font état d’une situation du marché du travail qui serait plus mauvaise en France que dans d’autres pays européens. L’Allemagne et le Royaume-Uni, avec des taux de chômage deux fois moins élevé que la France, seraient même « proches du plein emploi ». Cela est répété en boucle.

Sauf que c’est faux. Archi-faux. Certes, leur taux de chômage est proche de 5% quand le notre voisine avec les 10%. Mais cet exploit statistique apparent masque une autre réalité. En France, il y a 18% de temps partiels. Dans tous ces pays, sans aucune exception, il y en a au moins 25% ! Cela monte même à 36% en Suisse et à 50% au Pays-Bas. [3]

Où est le prétendu « plein emploi » de l’Allemagne et du Royaume-Uni quand un quart de leurs travailleurs sont à mi-temps ?

La vérité doit être rétablie et répétée : il n’existe pas aujourd’hui d’économie proche du plein emploi.

Evidemment, ce constat n’arrange pas du tout ceux dont l’unique pensée économique est de taper sur les 35 heures en demandant de faire « les réformes nécessaires », c’est à dire moins de « charges » pour les entreprises et moins de protections pour les salariés. Ils s’accrochent idéologiquement et électoralement à cette façon de présenter les choses, mais ça ne tient plus debout.

D’abord, cette politique est menée de longue date en France et elle n’a pas empêché le nombre de demandeurs d’emplois de franchir les barres des 4 et 5 millions sous Sarkozy, puis des 6 millions sous Hollande.

Ensuite, c’est un non-sens de vouloir persévérer dans une stratégie qui n’a pas fonctionné ailleurs, dans la mesure où les pays qui sont allés plus loin que la France dans cette direction ne se sont pas davantage rapprochés du plein-emploi.

Il faut enfin s’arrêter sur le mensonge central qui pollue le débat sur l’emploi. La France travaillerait moins que les autres pays, serait donc pénalisée et récolterait le chômage qu’elle mérite.

Non, la France ne travaille pas moins que les autres.

Soyons précis. La durée légale du travail à temps plein est de 35h. Un salarié français à temps plein travaille en moyenne 37,4h du fait des heures supplémentaires. Et lorsqu’on inclue dans le calcul les personnes à temps partiel, un salarié français travaille en moyenne 34,5h. [4]

Entendez-vous déjà piailler les obsédés de la « France fainéante » et leurs perroquets médiatiques ? « C’est bien ce qu’on vous disait ! ». Et bien, non. Mais puisqu’ils répètent que la France est « le seul pays au monde qui a les 35h » et que « les Français travaillent moins que les autres », allons donc voir les autres.

Un salarié allemand travaille en moyenne 34,3h. Un salarié britannique travaille en moyenne 35,5h. D’autres exemples ? Le chiffre est de 35h en Finlande, de 34,6h en Suède. Et même de 33,4 h au Danemark ou de 30,4h [5] aux Pays-Bas. Et aux Etats-Unis, hein, aux Etats -Unis ? Et bien : 34,4h. [6]

Le résultat est on ne peut plus clair. TOUS les pays auxquels la France est comparée travaillent autour de 35h, voire un peu moins. Et donc, NON, la France ne travaille pas moins que les autres.

Ces contrevérités empoisonnent le débat public et empêchent tout nouveau scénario d’émerger.

En réalité, il n’est pas étonnant que tous ces pays aient des durées moyennes de travail si proches les unes des autres. Indépendamment de leurs différences sectorielles ou culturelles, ils sont tous frappés de la même manière par une révolution de grande ampleur : celle de l’automatisation massive.

Robots, machines, logiciels, applications, algorithmes (et demain imprimantes 3D, intelligence artificielle, véhicules autonomes, blockchains…) rendent tout simplement obsolète une partie du travail humain. Or l’avancée technologique se moque des frontières et des modèles. Il n’est donc pas étonnant que le résultat soit le même partout. Plus aucune économie occidentale n’est capable de fournir un travail de 40 heures par semaine à chacun.

Il sera impossible de faire reculer le chômage, tant que les politiques feront mine de ne pas voir qu’une gigantesque transformation de l’appareil productif est à l’oeuvre.
Ils pourraient pourtant se souvenir comment les tracteurs et la chimie ont décimé la population paysanne, comment les robots ont chassé les ouvriers des chaînes de montage ou comment les suites bureautiques ont fait de secrétaire un métier en voie de disparition.

En ne voulant pas regarder les choses en face pour ne pas bousculer leurs vieilles grilles d’analyse, la classe dirigeante condamne un nombre toujours plus grand de chômeurs à être la variable d’ajustement d’un monde qui change.

Cette cécité entraîne un gâchis humain et un désastre social. Sans parler de l’impasse économique dans laquelle elle nous enferme. Comment fait-on en effet pour maintenir la demande et l’investissement à flots avec autant de pauvres et de petits revenus ? Avec de la dette, puis davantage de dettes, jusqu’à la crise suivante et son cortège de nouveaux chômeurs.

C’est profondément injuste, car l’Histoire nous enseigne que l’on peut tout à fait sortir de ce scénario. L’avancée du progrès technique n’est pas un phénomène nouveau. Plusieurs vagues successives ont secoué le vingtième siècle. Sauf qu’à l’époque les pays ont adapté leur contrat social à chaque nouvelle marche franchie dans la productivité.

Par le passé, la réponse politique au progrès technique a été la semaine de six jours, avant celle de cinq jours (qui aujourd’hui remet en cause le week-end ?), puis les congés payés (qui remet en cause les vacances ?), jusqu’à ce que la durée hebdomadaire des temps pleins tombe un peu partout autour de 40 heures.

Mais cette fois-ci, alors que le saut technologique que nous affrontons est de nature inédite, les politiques ont décidé de regarder ailleurs et de ne pas s’en occuper. D’où la catastrophe actuelle sur le front de l’emploi.

Soyons clair : le progrès technique n’est pas un mal en soi. Ce qui pose problème c’est de faire comme s’il n’existait pas.

Si l’on vous dit « Continuez à travailler autant qu’avant », tout en installant des machines qui font une partie de votre travail, chacun comprend ce qui va se passer. Il va vite y avoir du personnel en « trop ». Voilà pourquoi de plus en plus de personnes se retrouvent sur le carreau.

Ce n’est pas parce que les Français ne travaillent pas assez qu’il y a autant de chômeurs. Il y a autant de chômeurs parce que, contrairement aux fois précédentes, on n’adapte pas la durée habituelle du travail à la nouvelle donne technologique.

Pourtant, rien ne nous condamne à vivre dans une société où il faudrait choisir entre 10% de chômage et 25% de mini-jobs précaires. Rien ne justifie qu’on ne privilégie pas un partage où chacun occupe un emploi qui permet de vivre dignement. Cela passe, une nouvelle fois, par une évolution vers des temps pleins un peu plus courts, mais à portée de tous.

Pour recréer de vrais emplois, il est urgent d’expérimenter des scénarios autour de la semaine de quatre jours. En conservant une double exigence. D’une part, ces expériences devront être conçues et mises en œuvre par voie négociée. [7] D’autre part, elles devront aussi se faire à coût nul pour les entreprises et l’Etat, notamment en déplaçant vers l’embauche des sommes qui, aujourd’hui, sont de toute façon dépensées du fait de l’inactivité.

Aucune sortie de crise n’est possible dans le déni de la modernité. Une nouvelle ère technologique s’ouvre, c’est ainsi. Chacun pourra y garder ou y trouver sa place, pour peu qu’on se débarrasse des vieux mythes qui l’encombrent.

Jean-Marie Perbost, co-fondateur du Collectif Roosevelt


[1Etude Yougoc, septembre 2016.

[2Dares, séries mensuelles nationales sur les emplois inscrits à Pôle Emploi

[3Eurostat, série Ifsa_eppga.

[4Eurostat 2015, série Ifsa_ewhan2.

[5Idem.

[6BLS.gov 2016, Table B-2.

[7Un certain nombre de ces propositions sont recensées dans l’ouvrage suivant : DEMAREST Guy, FELTZ David, MONTIGNE Michel, Les Editions de l’Atelier, 2016.

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