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Les voies d’une autre économie

Impression ForumPublié le 23 novembre 2011 

Claude Alphandéry, Tarik Ghezali et Hugues Sibille ont publié une tribune à trois voix dans un hors-série de la revue Politis, à l’automne 2011.

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EXTRAITS

Les lieux de mémoire sont souvent ceux de grands retournements : l’ancienne prison de la Bastille, forteresse du pouvoir absolu, est devenue par la suite la place symbolique des rassemblements démocratiques.

L’ancienne Bourse de Paris, où les transactions de valeurs financières faisaient et défaisaient les fortunes, est ainsi devenue le week-end du 17 juin dernier, le haut lieu des valeurs humaines, à l’occasion des Etats Généraux de l’économie sociale et solidaire (ESS ESS Qu’est-ce que l’Économie sociale et solidaire (ESS) ?
Définition et présentation de cette économie différente, socialement utile, coopérative et ancrée localement
).

(...) L’autre économie qui prend la Bourse ! Symbole fort d’un changement d’état d’esprit attendu. Longtemps ignorée, suscitant méfiance et parfois rejet, l’ESS fait en effet aujourd’hui l’objet de larges marques d’intérêt.

(...) À l’aube d’une année électorale majeure, l’ESS doit proposer des mesures pour faire mieux reconnaître ses alternatives au sein d’une économie plurielle. Elle reste trop souvent tenue à l’écart des lieux de décision économique. Elle n’est pas enseignée à l’école. Elle n’est pas proposée comme possibilité aux créateurs d’entreprise.

(...) Citons ici trois sujets majeurs du débat public, trois défis auxquels l’ESS apporte des réponses concrètes et inspirantes, qui peuvent nourrir la bataille des idées en faveur d’une économie humaine.

La bataille de l’emploi

Le défi central du prochain Président et de son Gouvernement restera de traiter le mal qui ronge la société française depuis longtemps : créer en grand nombre d’emplois pérennes et de qualité. Au premier chef pour les jeunes afin que ce pays reprenne confiance en lui-même.

S’ils n’y parviennent pas, le reste est hypothéqué. S’ils y parviennent, même partiellement et progressivement, "tout devient possible"... La dynamique vertueuse de la création d’emplois entraîne le reste : les recettes fiscales augmentent, les déficits se résorbent, le pouvoir d’achat se renforce. Un avenir s’ouvre à nos jeunes, à nos territoires, à nos entreprises.

L’ESS peut faire beaucoup sur ce plan. Dans la transmission d’entreprises par exemple, avec ses formules propres (sociétés coopératives et participatives), sujet central pour le tissu économique local. Elle offre aussi avec les coopératives d’activités et d’emplois - et ses entrepreneurs-salariés qui partagent leur entreprise - une alternative significative à l’auto-entrepreneuriat libéral. Elle invente des Pôles de coopération territoriale et économique (comme le Groupe Archer à Romans) qui établissent de nouvelles relations entre les entreprises d’insertion, les TPE et PME locales pour créer de l’activité et proposer de vrais parcours de formation et d’emploi. Elle participe à la création des filières de demain comme les énergies renouvelables (Enercoop), la santé et la dépendance (Siel Bleu, Groupe SOS) ou encore l’éco-construction (Chênelet).

L’ESS n’est pas pour autant une solution miracle ; elle peut jouer un rôle stratégique, mais non exclusif, sur ce sujet, particulièrement sur les territoires ou se joue une grande part de la bataille de l’emploi. Elle ne doit pas s’y enfermer dans un ghetto, mais contribuer par la coopération à enrichir la croissance en emplois, et à faire évoluer le modèle de développement.

L’exigence de justice sociale

Cette mobilisation sur le plan de l’emploi doit s’accompagner d’un vrai souci de justice sociale. S’il est en effet une raison qui explique le fort mouvement d’indignation qui se développe en France et ailleurs en Europe c’est bien le spectacle du manque d’équité qui s’étale avec indécence sur la scène publique.

Est-il juste que la part des profits reversés aux actionnaires augmente tellement plus vite que celle consacrée aux investissements ? Que les salaires augmentent moins vite que les gains de productivité ? Les profits d’aujourd’hui font de moins en moins les investissements de demain et les emplois d’après-demain...

Est-il juste que l’échelle des salaires dans l’entreprise puisse désormais atteindre des sommets insupportables, de 1 à 1 000, voire au-delà, alors que de grands capitalistes comme Henry Ford ou JP Morgan, jugeaient, il y a moins d’un siècle, que 1 à 20 était le maximum acceptable ?

Est-il juste que les profits cumulés des multinationales des deux secteurs responsables des plus grandes crises actuelles - les pétroliers (crise écologique) et les banques (crise financière) - explosent et atteignent les 100 milliards de dollars chacun ?

Est-il juste qu’une poignée de centrales d’achat impose sa loi à 400 000 agriculteurs qui peinent à vivre dignement de leur travail, et à des dizaines de millions de consommateurs et accapare la majeure partie de la valeur ajoutée des filières de production ?

Est-il juste que des millions d’euros de subventions publiques soient accordés aux entreprises sans contreparties sociales ou environnementales sérieuses, ni évaluation de leur efficacité, alors que le moindre euro octroyé aux associations est soumis à un contrôle de plus en plus strict et coercitif avec la RGPP ?

En ce début de décennie, le désir de justice est au cœur des attentes des Français, autant que celui de solidarité. Du moins, pas de solidarité durable et acceptée sans justice !
Cette exigence de justice est au cœur de nombreuses initiatives de l’ESS.

Le Crédit Coopératif vient de créer une Contribution Volontaire sur les Taux de Change (CVTC), préfigurant ainsi à sa mesure la fameuse taxe Tobin. Les mutuelles d’assurance refusent la sélection par la discrimination des sujets dits à risque. Le Mouvement des entrepreneurs sociaux propose de limiter de 1 à 10 l’écart de rémunération dans les entreprises sociales (en fonction du nombre d’employés). Les circuits courts Circuits Courts Définition du concept de circuits courts et le commerce équitable Commerce équitable Définition du concept de commerce équitable introduisent la notion de juste prix pour les producteurs, le "fair cost" plutôt que le "low cost". Les Biocoop développent des filières "ensemble pour plus de sens", équitables sur l’ensemble de la chaîne, du producteur au consommateur.

Mais pour aller plus loin dans cet effort de justice sociale, l’ESS doit encore renforcer ses liens avec les mouvements syndicaux et citoyens. Avec un agenda commun : combattre la dérive oligarchique de l’économie.

La démocratisation de l’économie

Beaucoup des dysfonctionnements actuels de l’économie ont en effet en commun un fort déficit démocratique.

Trop souvent, le citoyen est réduit à subir l’économie : en tant que consommateur, les biens et services qu’il achète restent des boîtes noires, du point de vue social et environnemental. En tant que salarié, il pèse peu sur la marche de son entreprise. En tant qu’épargnant, il ignore ce qui est fait de son argent par les banques, comment et pourquoi il est investi. En tant que contribuable, il n’a pas de vision d’ensemble de l’origine et de l’utilisation de l’impôt.

Tout cela concourt à une "abstention économique" majoritaire et subie, source de résignation et de repli sur soi. Et qui nourrit au final la montée des extrêmes. Le populisme s’installe durablement dans des pays européens qui n’ont pourtant jamais été aussi riches, avec des scores électoraux inquiétants.

Le lien étroit entre démocratie politique et démocratie économique devrait être davantage explicité. L’impuissance à réguler l’économie affaiblit la démocratie politique et inversement. Si l’on ne souhaite pas d’un modèle à la chinoise, il faut mettre le marché lui-même à l’épreuve des citoyens.

L’exemple d’une Union Européenne - que l’on aurait souhaitée autre - est révélateur : une technostructure inaccessible pour l’homme de la rue et par ailleurs porteuse d’une idéologie de "la concurrence libre et non faussée", profitant davantage à une oligarchie financière qu’à la majorité des Européens.

Ainsi, si nos démocraties politiques occidentales semblent anémiées, si l’abstentionnisme gagne, si les jeunes se détournent, si le populisme trouve des oreilles, c’est que l’économie échappe aux représentants du peuple. Pourquoi voter alors que tout se joue ailleurs ? Pourquoi ne pas réclamer qu’ils s’en « aillent tous » puisqu’ils ne parviennent pas à réguler cette économie qui accroît les inégalités, exclut les pauvres, épuise la planète ?

La revitalisation de la démocratie politique, la lutte contre les extrêmes, passe par un processus de démocratisation de l’économie elle-même.

L’économie sociale et solidaire montre que c’est possible : le consom’acteur des Amap AMAP Association pour le maintien d’une agriculture paysanne ou des Jardins de Cocagne trace l’origine de ses fruits et légumes dans la proximité. L’épargnant solidaire du Crédit Coopératif, de la Nef ou des fonds d’épargne solidaire oriente son argent vers le financement d’entreprises d’utilité sociale. Le co-entrepreneur salarié d’une Scop SCOP Société coopérative et participative participe activement aux décisions stratégiques de son entreprise. L’entrepreneur qui développe une entreprise d’insertion agit pour ré -inclure dignement dans le marché du travail des personnes réputées "inemployables".

Ces "citoyens économiques" expriment une volonté latente de se réapproprier l’économie, de reprendre la main sur son fonctionnement et sa finalité.

Le foisonnement d’initiatives constitue un vaste laboratoire pour faire bouger entreprises et territoires, en démocratisant l’espace économique, et en bousculant, par l’irruption du citoyen, le duel historique entre l’Etat et le capital. Il va falloir apprendre à compter jusqu’à trois dans les nouvelles régulations : marché, puissance publique, citoyen.

Le réformisme austère des partis de gouvernement européens - source de "sueur et larmes" sans pour autant rétablir la confiance et la prospérité - laisse un boulevard au populisme et à sa stratégie du bouc émissaire (l’Islam, l’euro, la mondialisation). La démocratisation de l’économie, par le développement de l’économie sociale et solidaire qui fait des citoyens des acteurs qui pèsent sur sa régulation, constitue une voie d’avenir, un véritable antidote au populisme.

(...)

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