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Piketty et l’économie sociale et solidaire

Impression ForumPublié le 24 octobre 2019 

Au coeur des ouvrages de Thomas Piketty, les inégalités sont mises en question : doit-on les abolir ou en limiter les effets délétères ? Il n’est pas un absolutiste ; il se réclame de la déclaration des droits de l’Homme de 1789 : « Les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ».

Piketty admet des inégalités, mais précise comment les restreindre pour les rendre acceptables ; ces indispensables restrictions sont liées, selon lui, à la nature, au poids de la propriété individuelle dans l’économie.

Et, en explorant dans « Capital et Idéologie » l’évolution dans le temps et l’espace de la propriété, il met en lumière ses rapports aux inégalités. Rapports qui ont été fortement impactés par la fiscalité dont le poids, s’il frappe suffisamment les plus riches, permet de réduire, de transférer, faire circuler la propriété.

Il démontre comment aux États-Unis notamment, sous le New deal du président Roosevelt, des taux marginaux très élevés pour les plus riches ont amorcé une sensible réduction des inégalités, un rééquilibrage de la société tout en entrainant des années de prospérité économique.

Au contraire, la réorientation néo-libérale du début des années 80 sous les auspices de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, en réduisant la pression fiscale sur les plus riches, a fait remonter les inégalités en revenu et en capital et donné naissance à des crises successives.

Pour aller dans le bon sens, Piketty propose de jouer à la fois sur trois impôts : sur le revenu, sur la propriété vivante, sur les successions. En contrepartie de ces impôts revus pour être plus justes, plus redistributifs, serait créée une dotation universelle en capital assurant aux jeunes un bon départ pour la vie.

Ce que propose donc Piketty, ce n’est pas une abolition de la propriété, ce sont des transferts tels que le ressort de l’économie, au sens non seulement du partage mais de la création des richesses ,en serait profondément transformé.

Mais Piketty est conscient qu’une telle avancée n’implique pas seulement des transferts matériels , qu’elle n’est pas réalisable hors d’un contexte et sans des comportements d’un ordre non monétaire, immatériel, culturel qui devront eux-mêmes faire évoluer la nature de la propriété .

C’est ainsi qu’il préconise l’actionnariat salarial, la cogestion de l’entreprise, déjà introduits avec plus ou moins de succès en Europe du nord, qui constituent par eux-mêmes une sorte de démembrement de la propriété et qui, bien mis en oeuvre, devraient nous abriter de l’ubris des dirigeants d’entreprise , d’une course sans frein vers la puissance, le profit financier, la domination des autres, donc de l’aggravation des inégalités et restaurer une confiance que les inégalités détruisent.

Il insiste d’autre part sur la justice éducative : tels qu’ils sont dans tous les pays du monde et en particulier dans la plupart des pays industrialisés, les moyens d’accès au savoir, à la culture pour les plus pauvres perpétuent et accentuent leur situation d’inégalité ; donner aux enfants les plus démunis de véritables chances d’y accéder non seulement améliorerait cette situation mais les mettrait en capacité de mieux défendre en tant que citoyens des impôts frappant la propriété dans sa sacro-sainte immuabilité.

L’économie sociale et solidaire (ESS ESS Le terme d’Économie sociale et solidaire regroupe un ensemble de structures qui reposent sur des valeurs et des principes communs : utilité sociale, coopération, ancrage local adapté aux nécessités de chaque territoire et de ses habitants. Leurs activités ne visent pas l’enrichissement personnel mais le partage et la solidarité pour une économie respectueuse de l’homme et de son environnement. ) sous-tend implicitement la réflexion de Piketty. Il n’en fait pourtant pas explicitement état. Il n’étudie pas précisément cette autre composante, complice pourrait-on dire, des réformes radicales d’ordre fiscal qu’il propose ; elle en est cependant le corollaire indispensable. On en connait, en effet, les principes :

Principes qui chacun tendent à construire une société plus juste :

  • Son objet social rapproche l’ESS des populations dont les revenus sont modestes : qu’il s’agisse de santé, de l’alimentation, de l’habitat, de l’éducation, des loisirs, de la culture, elle cherche à remédier aux pénuries, aux désordres, aux humiliations qui frappent les plus défavorisés.
  • Son éthique l’éloigne des activités qui tendent à exploiter la nature et l’humain. On ne trouve pas l’ESS dans la production et la vente de drogues, de pesticides, d’armes où ailleurs se bâtissent d’impudentes fortunes.
  • Sa maitrise des profits est marquée par la mesure, l’équilibre, et non par l’obsession de l’argent, la volonté de puissance engendrant l’écrasement des autres.

Ainsi le jeune diplômé choisit un poste dans l’ESS à salaire moins élevé parce qu’il privilégie le sens donné à son travail, la confiance, la coopération Coopération Acteurs qui ont des intérêts similaires qu’ils planifient ensemble, où ils négocient leurs rôles mutuels et partagent des ressources pour atteindre un objectif commun tout en maintenant leur identité qu’il y trouve.
Marginale encore au sein de l’économie capitaliste, l’ESS se répand néanmoins ; elle multiplie les initiatives souvent innovantes, les start up, elle influence, elle pollinise au moins pour une part de ses valeurs le reste de l’économie fragilisée par les effets sociaux, économiques, écologiques des inégalités
Et l’impact sur l’ensemble de l’économie grandirait plus encore par une évaluation plus poussée (au demeurant complexe et délicate) des valeurs de confiance, de bien-être et de créativité qu’elle suscite.

A tous ces points de vue, l’ESS est au coeur des problèmes idéologiques, ceux donnant sens à la vie humaine, qui traversent le puissant livre de Piketty. Il est vrai pourtant qu’elles ne figurent pas de façon explicite dans ses analyses et ses propositions. .

Aucun progrès vers une société plus juste, moins inégalitaire n’est possible sans une transformation des modes de production qui impliquent d’autres formes de coopérer, de consommer, d’autres manières de décider d’un commun accord.
Ces modèles alternatifs sont le propre de l’ESS et son développement est donc une condition essentielle, sine qua non, et donne toutes leurs chances aux réformes radicales que, fort de ses recherches historiques, Piketty nous propose aujourd’hui.

Claude Alphandéry
Président d’honneur du Labo de l’ESS et de France Active

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