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Rebelle et transformateur, Michel Rocard

Impression ForumPublié le 7 juillet 2016 

Hommage de Patrick Viveret, philosophe et essayiste, à Michel Rocard.

Claude Alphandery, Hugues Sibille, François Soulage ont apporté ici de nombreux témoignages concernant l’apport important de Michel Rocard à l’économie sociale et solidaire. Je voudrais ajouter un élément qui résulte d’un dialogue que nous avons eu très peu de temps avant sa mort, dialogue qui devait déboucher sur un livre dans le cadre du « collegium éthique, scientifique et politique » qu’il présidait, créé en grande partie grâce à l’énergie de Stéphane Hessel et dont sont membres notamment Amartya Sen ou Joseph Stiglitz et en France, Edgar Morin, Mireille Delmas Marty et René Passet.

Si l’on veut se convaincre que la rigueur économique dont parle Rocard n’a rien à voir avec une résignation devant l’économisme dominant et la logique des marchés financiers il suffit de relire son livre « Suicide de l’occident, suicide de l’humanité ? » qui est probablement son testament majeur infiniment plus large et profond que ce que les médias présentent comme « son testament politique ». En voici quelques extraits significatifs :

« Il y a donc un problème particulier de l’économie, une situation qui lui est propre, et qui découle de la conjonction entre l’influence extrême qu’elle a su prendre sur l’autorité politique et l’erreur majeure de prescription et de pronostic qu’elle a commise en ne voyant venir ni n’annonçant aucune des grandes catastrophes ayant frappé le monde depuis la Seconde guerre mondiale : pérennité d’un chômage et d’une précarité du travail aussi massifs l’un que l’autre, chaos monétaire des crises financières majeures tous les cinq ou six ans, dégradation profonde et sous des formes multiples de la niche écologique qui, depuis des millénaires et jusqu’ici, protégeait la vie, y compris la nôtre à nous les humains. »

Et encore ceci qui vise la critique de la marchandisation de la richesse et sa traduction dans le PIB sujet que j’ai été conduit à traiter dans mon rapport « Reconsidérer la Richesse » et pour lequel il m’a apporté tout au long de la mission que j’ai conduite à l’époque un appui précieux.

Ainsi écrit il « Il y a pourtant à cette disparition de toute connotation éthique ou morale dans l’exercice de la pensée économique des conséquences qui méritent considération. La première est la disqualification de la quantité globale mesurée –le produit brut d’un pays ou du monde- comme approche du bien être ou du bonheur des humains considérés. L’augmentation du produit brut, principalement à partir de l’industrie d’armement ou du crime n’est pas une finalité acceptable. La recherche de la croissance de cet agrégat et sa mesure ont à l’évidence besoin d’autres instruments. »

J’ajouterai volontiers : « Pan sur le cocorico de la vente de nos Rafales ! »
Et encore ceci :« La spéculation est une atteinte à la pérennité et à la stabilité de l’économie réelle…Comment y voir une forme subtile de délinquance alors que l’on comptabilise sans hésitation ni murmure la prostitution ou le crime ? »

Au fait qui est le destinataire de ce vibrant hommage de Michel Rocard à un économiste contemporain : « Comment ne pas saluer ici le monumental travail de René Passet, les Grandes Représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire » (éditions les liens qui libèrent) ? René Passet donc qui n’est pas spécialement un partisan de l’économie dominante ou du « social-libéralisme » mais le premier président du conseil scientifique d’Attac !

Il y a un point révélateur qu’il ne faut pas oublier pour comprendre Michel Rocard. C’est le choix de son pseudonyme quand il fut secrétaire national du PSU. Quel était ce pseudonyme ? Georges Servet. Et pourquoi Servet ? En hommage à Miche Servet ce protestant doublement hérétique puisqu’il s’opposa à la dictature théocratique instaurée par Calvin à Genève et fut condamné à mort par lui. Un rebelle au carré en quelque sorte. Rocard le gestionnaire rigoureux, Rocard le transformateur, était aussi, comme son grand ami Stéphane Hessel, un rebelle.

Salut Michel !

Ce texte est également paru sur le site d’Alternatives économiques dans une version plus longue.

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