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Un texte de Hugues Sibille sur les fragilités silencieuses

Impression ForumPublié le 6 décembre 2018 

Permettre aux fragilités de sortir du silence : Hugues Sibille, Président du labo de l’ESS ESS Qu’est-ce que l’Économie sociale et solidaire (ESS) ?
Définition et présentation de cette économie différente, socialement utile, coopérative et ancrée localement
, évoque les souffrances nouvelles de nos sociétés, et appelle à un sursaut d’innovation sociale.

Je parle de « fragilité silencieuse », pour dire l’apparition de souffrances sociales absentes de l’espace public, vécues par des populations qui passent sous le radar des indicateurs de pauvreté ou des mesures d’accompagnement social.
Les définitions admises de chômage, pauvreté, précarité, exclusion ne suffisent plus à décrire la diversité des formes de stress social. Une femme âgée de 70 ans, bénéficiant d’une retraite et d’un logement, mais atteinte d’un cancer du sein, vivant seule, n’ayant plus de contacts familiaux, ne disposant pas de moyen de transport, n’est pas nécessairement sous le seuil de pauvreté mais vit dans un état de « fragilité qui ne fait pas de bruit ».
Si le diagnostic de "ces mal-vivre", de ces besoins sociaux mal couverts, reste incomplet ou erroné, les réponses le restent également. Mieux prendre en compte les fragilités silencieuses implique d’abord de les mieux repérer, d’en comprendre les causes, puis nécessite pour y répondre des innovations sociales conçues comme de nouvelles formes de progrès social.

Si le terme de fragilité sociale est relativement vague, la médecine, elle, utilise en gériatrie ce terme de fragilité, définie comme « un état de vulnérabilité́ à un stress secondaire, à de multiples déficiences de systèmes, qui conduisent à une diminution des réserves physiologiques ». La fragilité gériatrique s’exprime par la fatigue, la perte de poids, la dénutrition, des déséquilibres, l’inactivité, une marche difficile...À âge égal, santé comparable, milieu social voisin, certaines personnes ont des symptômes de fragilité gériatrique beaucoup plus marqués que d’autres.

Il en va de même des individus et groupes socialement fragiles qui se situent entre l’intégration et la désaffiliation.
À un bout la position d’intégration correspond à une certaine stabilité professionnelle et à une sociabilité solide ; celle de désaffiliation exprime à l’autre bout une absence de participation productive et un isolement relationnel. Mais entre ces deux zones, existe toute une zone intermédiaire de fragilités sociales résultant le plus souvent d’une vulnérabilité liée à un statut professionnel d’inactivité (chômage, retraite...) ou social (migration, prison, alcool...) et/ou une fragilisation du tissu relationnel (divorce, éloignement, solitude...)

Dans nos pays riches, cette frange de population « en fragilité » augmente sensiblement : femmes subissant des violences conjugales, personnes en addiction, groupes sans mobilité en raison de handicaps ou d’absence de moyens de transports, personnes âgées isolées ou dépendantes, toxicomanes, addictifs aux jeux, migrants sans papiers, sortants de prison, salariés subissant le harcèlement, surendettés, victimes de fracture numérique ou de précarité énergétique...

L’absence de mobilité est un exemple probant de fragilité sociale car elle constitue un obstacle préalable à l’exercice des droits fondamentaux au travail, au logement, à la santé, à l’éducation. Les contraintes qui pèsent sur la mobilité sont identifiées : habiter un lieu isolé, ne pas disposer de voiture, accéder difficilement aux transports en commun, ne pas avoir le permis (coût moyen 1600 euros), ne pas pouvoir emprunter une voiture, ne pas pouvoir recourir au co-voiturage, ne pas savoir ou pouvoir utiliser internet pour organiser ses déplacements...La France compte entre 6 et 8 millions de fragilisés par une mobilité impossible. Avoir du mal à se rendre à un rendez-vous médical, être dans l’incapacité de postuler à un emploi situé à 20 kilomètres, ne pas pouvoir emmener ses enfants à la crèche illustrent une fragilité initiale qui en entraîne souvent d’autres.

Ces fragilités silencieuses existent partout, selon des formes et des intensités diverses. Mais elles suivent souvent la carte de fractures territoriales où s’intensifient les problèmes d’enclavement, de faiblesse des services publics, de tissu associatif atone, de corps intermédiaires absents. Les individus y souffrent en silence, juxtaposant des mal vivre qui ne s’incarnent pas dans des communautés ou collectifs d’action. En un sens la révolte des gilets jaunes cherchant à rendre "visibles les invisibles" montre sur quoi débouche le sentiment de ne pas exister socialement. Les fragilités silencieuses n’ont pas même cette capacité à se révolter, à crier, à résister. Silence, on coule doucement.

Prendre en compte ces individus et groupes fragiles implique naturellement de redéfinir des politiques sociales redistributives ou de régulation à bout de souffle. Car ces fragilités ne sont pas solubles dans des allocations ou des règlements. D’où l’importance d’innovations sociales qui repensent les formes de la solidarité, par de nouveaux partenariats entre citoyens, associations, entreprises, collectivités publiques...Mais j’en viens à considérer qu’il faut aller beaucoup plus loin, à regarder ces fragilités avec un regard anthropologique, consistant à s’admettre d’abord soi-même comme un fragile en puissance, pour évacuer la peur de l’autre souffrant ou différent, être capable de se rapprocher de lui, établir un rapport de réciprocité. Ceux qui accompagnent des personnes fragiles savent qu’elles leur apportent autant ou plus que ce qu’on prétend leur donner. Permettre aux fragilités de sortir du silence c’est reconquérir une part de sa propre humanité, l’aptitude à vivre ensemble.

Lire l’article sur le site de Solutions solidaires

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