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Publié le 21 septembre 2026
Muriel Jean - ESS en Martinique

Développement soutenable des territoires et mémoire coloniale, l’exemple de l’ESS martiniquaise

Envisager de passer à un développement soutenable ne peut s’écrire sans interroger et comprendre les relations historiques et culturelles d’un territoire. Cette obligation intellectuelle est d’autant plus prégnante lorsqu’il est question d’un territoire au passé colonial marqué. L’approche territoriale doit en effet sans cesse intégrer une approche vécue et vivante à partir d’habitants, de mémoires, de transmissions, d’héritages qui montrent qu’il est avant tout un territoire culturel. 

À partir d'une recherche doctorale menée en Martinique, Muriel Jean, correspondante pour le Labo de l’ESS en Martinique et docteure en sciences économiques, propose une lecture originale de ce que peut l'Économie Sociale et Solidaire locale prenant compte de l’historicité coloniale. Il ne s’agit plus seulement de la penser comme modèle économique alternatif, mais comme praxis démocratique, capable de proposer une voie de développement mieux équitable apte à conscientiser et dépasser les non-dits et les rapports de pouvoir fondés sur les héritages de l'Histoire coloniale. Une réflexion qui, partie de la Martinique, résonne dans tous les territoires qu’ils aient été une colonie, ou le colonisateur. 

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La Martinique est une île située dans la zone Caraïbe, qui regroupe avec la Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy ce que la France appelle « les Antilles ». Il s’agit d’un des territoires appelés « ultramarins », reliquat de l’empire français. 

L’île fut découverte, pour les Européens, par C. Colomb au XVème siècle. Longtemps utilisée comme une halte sur la route de la découverte des Amériques, elle fut définitivement colonisée par la France à partir de 1635. La Martinique est donc un territoire français, anciennement une colonie ayant bâtie son économie sur le modèle de la plantation, comptoir français et productions exportatrices recourant à l’esclavage (jusqu’en 1848), devenu département en 1946, à l'initiative notamment d'Aimé Césaire. Ce choix, porté par l'espoir d'une pleine égalité de développement et de droits avec les habitants de la France continentale, a aussi eu pour effet de maintenir le territoire dans le giron institutionnel, économique et administratif français. C'est ce que plusieurs chercheurs et intellectuels — dans la filiation de Césaire, Frantz Fanon ou Édouard Glissant — désignent par l'idée d'une colonisation qui n'a jamais formellement pris fin, ou d'une colonialité persistante : un ensemble de rapports économiques, sociaux et symboliques hérités de la période coloniale (le poids économique des grandes familles héritières des premiers colons, la dépendance aux importations venues de France, la centralité de Paris dans les décisions malgré les lois de décentralisation) qui continue de façonner la vie du territoire bien après la fin officielle du statut colonial. C'est ce constat que Muriel Jean reprend sous le terme d'historicité coloniale : ce passé n'est pas un simple arrière-plan historique, il structure, formate, la représentation des rapports humains et du cadre possible d’un développement territorial, sans considérer qu’il existe en son sein une alternative existante.

Aujourd’hui, avec la loi n° 2011-884 du 27 juillet 2011, à compter du 1er janvier 2016, la Martinique est devenue une Collectivité unique. La Martinique évolue dans un cadre socio-économique noté, dès les années 1980 (Miras, 1986 ; Mercier, 1990 ; Bérard, 2015), comme problématique :

  • La départementalisation est relevée comme source de problèmes au regard tant du blocage créé sur le type de développement économique que de ses conséquences sur la destruction sociétale (passage de l'entraide, du sens du collectif, à l'individualisme, par exemple) ;
  • Tout au long du XXᵉ siècle, les sociétés insulaires ont été économiquement placées dans un état de dépendance ;
  • L’impact négatif des politiques dites « de rattrapage » sur la question environnementale conduisant à accentuer le retard structurel de ces territoires et entravant leur capacité d'autonomie. 

Globalement, dans une étude de la Caisse des Dépôts sur la vulnérabilité sociale des territoires, réalisée en décembre 2025, il a été construit un indice synthétique et global de vulnérabilité sociale révélant que la Martinique affiche un niveau de vulnérabilité élevé.

C’est donc avec ce cadre que Muriel, après avoir réalisée un mémoire de maîtrise en Histoire contemporaine (Université de Perpignan) sur la naissance de la Mutualité Sociale Agricole (MSA), un mémoire de Master (CNAM Paris) sur une question de coopération dans le milieu culturel, s’est intéressée à l’ESS sur et pour son territoire de vie, la Martinique pour sa recherche doctorale (Université des Antilles). 

En Martinique, il existe des structures appartenant aux différentes structurations juridiques de l’ESS, avec, comme au niveau national, une forte dominante associative. Ces dernières années, et singulièrement avec la Conférence régionale de l’ESS (2025) et la nouvelle création de la CRESS (juridiquement existante depuis 2022), la structuration des réseaux à l’échelle du territoire a connu un regain d’activité. L’ESS martiniquaise représente 10,5 % de l’emploi, 16,8 % de l’emploi privé ; c’est une part légèrement supérieure à celle du niveau national (10 % de l’emploi et 14 % de l’emploi privé). 

Dans le territoire, les Organisations et Entreprises de l’ESS (OEESS) souffrent d’une faible structuration en réseau ou filière, avec de petites structures (TPE) où 74 % des établissements sont des entreprises comprenant moins de 10 salariés. Il faut noter que la plupart des mutuelles et coopératives sont des antennes de structures nationales (banques, assurances, mutuelles…). Les associations sont économiquement fragiles. Cette fragilité n’est pas spécifique aux OEESS. Le tissu entrepreneurial capitalistique est lui aussi très majoritairement constitué de très petites entreprises (TPE) tout aussi structurellement précaires. La répartition territoriale des OEESS confirme la répartition inégale des dynamiques socio-économiques sur le territoire, avec une forte concentration sur la zone centre.

Dans le travail doctoral évoqué, l’ESS est choisie comme modèle socio-économique de référence, car elle permet de développer des démarches multi partenariales. En effet, la territorialité de l’ESS facilite la création de nouvelles formes de coopération, comme l’ont montré plusieurs travaux (Itçaina,2010 ; Itçaina & Richez-Battesti, 2022 ; ou encore Rtis & Bovet, 2022). 

Le travail prospectif proposé porte sur la question d’un développement territorial à soutenabilité forte, c’est-à-dire priorisant sur l’habitabilité sociale et environnementale d’un territoire, en s’appuyant sur l’existant, permettant de créer de nouvelles formes de coopération. Il s’agit d’envisager un développement qui soit mieux au service du vivre-ensemble demande le dépassement de certains paradigmes et habitus.  Pour cela une démarche appelée praxis de démarches multipartenariales Collégiales (DMC), ou praxis collégiale d’innovation sociétale a été proposée. Elle prend en compte trois points d’attention :

  • La non-verbalisation, les non-dits. C’est une première difficulté existante culturellement. Le fonctionnement en collégialité implique, dans la praxis proposée, la prise de décision par consentement. Ainsi, chacune des parties prenantes doit exprimer sa position, ou le fait de ne pas avoir d’avis, et donc l’expliciter et ainsi s’assurer d’utiliser un vocabulaire commun permettant une qualité d’écoute et d’échanges en dépassant les biais (en Martinique, la non-verbalisation est culturelle ; elle permet soit de cultiver l’entre-deux, tant dans les rapports humains que dans le fonctionnement socio-économique) ;
  • Une autre difficulté est la construction d’un rapport de confiance. Les rapports de pouvoirs existants, les fonctionnements interpersonnels supplantant le cadre administratif sont donc à dépasser. La Martinique est une île, petite, avec une structuration sociétale dont la stratification issue du colorisme reflète les phases de son Histoire coloniale Là encore, la collégialité offre une réponse : la prise en compte de l’expression de toutes les parties prenantes, quelle que soit leur importance ressentie ou réelle. Cela conduit à éviter le fonctionnement du passager clandestin et tout autre comportement conduisant à s’extraire des engagements collectifs pris ;
  • Enfin, la proposition faite propose une voie de développement qui ne s’inscrit pas dans la continuité historique de ce territoire. L’Histoire moderne inscrit ce territoire dans celle de la colonisation. Son historicité coloniale est donc à dépasser. Pour cela encore, la collégialité offre une voie de remédiation. En effet, pour permettre à ce mode de décision de fonctionner, nous avons recours à la transaction sociale. Il s’agit d’un outil permettant la verbalisation en renforçant la dynamique démocratique et permettant de clarifier (pour soi et pour les autres) sa pensée, son positionnement, ses décisions. Sans viser forcément le consensus, cette verbalisation permet à chacun de prendre conscience des limites de sa propre pensée, tout en s’assurant d’être bien compris des autres et de bien comprendre leurs choix et leurs limites. C’est essentiel car l’historicité coloniale est un cadre limitant dont il faut avoir conscience dés lors que l’on envisage un autre choix de développement, de société que celui existant. Il appartiend au territoire, dans une réflexion de responsabilité sociétale, de choisir de déconstruire son historicité coloniale, soit en adoptant la voie de la décolonialité ou celle de la postcolonialité [MJ1] .

La décolonialité vise une rupture avec les catégories de pensée héritée de la colonisation, pour reconstruire un rapport au monde et au développement affranchi de la vision occidentale. Elle désigne ainsi la déconstruction des structures de pouvoir, de savoirs hérités de la colonisation, structures qui persistent au-delà de l'indépendance politique des territoires. Elle appelle à un « dé-lien » épistémique, c'est-à-dire à la reconnaissance et à la valorisation d'autres façons de penser et de connaître, longtemps invisibilisées par la pensée coloniale.

La postcolonialité propose plutôt d’analyse et de déconstruire de manière critique les effets présents de l’héritage colonial, sans nécessairement rompre avec le cadre existant. Elle désigne ainsi l'étude des effets culturels, discursifs et sociaux de la colonisation après la fin de la domination politique directe. Elle s'intéresse notamment aux rapports de représentation, aux formes d'hybridité culturelle et à la parole des populations longtemps réduites au silence par le discours colonial.

Ainsi, ce travail de recherche sur l’ESS martiniquaise, comme socle d’un possible territoire permettant le vivre-ensemble entre les êtres humains et en respect de l’environnement, a permis certains apports:

  • un éclairage de l’imbrication de l’ESS et de la matrice culturelle populaire caribéenne française, l’ESS n’y est pas un cadre importé mais ancré dans des pratiques existantes ;
  • la proposition d’une démarche apprenante, réplicable, fondée sur la collégialité, dynamisant ainsi la vie démocratique d’un territoire au service de l’intérêt général ;
  • un cadre d’analyse transférable : la nécessité de prendre en compte l’historicité coloniale dans toute approche, notamment dans les territoires concernés par cette histoire.

C’est un travail de recherche qui en appelle d’autres, autant qu’il invite à porter ces réflexions dans les considérations politiques de l’ESS (dans les institutions internationales ayant inscrit le champ de l’ESS dans leurs réflexions, comme dans les institutions de coopérations zonales ultramarines ou internationales). 

Dans une considération plus large, il est à noter que ce travail prospectif, qui s’appuie sur une connaissance intime de la Martinique, offre un cadre de réflexion plus large. En effet, la question de la prise en compte, et de la déconstruction, de l’historicité coloniale pour parvenir à une possibilité de développement qui soit soutenable et mieux équitable s’applique aux différents territoires (dits) ultramarins français, et plus largement pour tout territoire marqué par une histoire coloniale. Cette prise en compte est indispensable, aussi bien pour penser le tant développement intra territorial, que dans le cadre des coopérations avec l’extérieur (extraterritoriales).

En effet, intégrer la prise en compte de l’historicité coloniale dans la réflexion d’un développement territorial alternatif peut concerner, en dehors des territoires ayant été des colonies, des territoires ayant été des empires coloniaux. Par exemple, pour le cas de la France continentale, un tel regard peut être utile. Une telle considération peut en effet permettre, dans un certain nombre de ses métropoles notamment, de considérer nombre de ses citoyen∙ne∙s issue de différentes périodes d’immigration avec une autre approche que celle d’étranger∙e∙s à insérer. Il s’agirait plutôt de les voir comme des personnes s’appuyant sur des connaissances culturelles autres que celles de la France hexagonale, sans considération de hiérarchie des cultures mais dans un rapport transculturel. Ce dernier, selon Delanoë et Moro (2016), permet des rapports sociaux plus apaisés, s’il y a une reconnaissance implicite et explicite des violences anciennes et actuelles issues de l’Histoire, ainsi que celles nées de la violence symbolique des assignations aux appartenances identitaires. 

Pour conclure, verbaliser la nécessaire déconstruction de l’historicité coloniale à travers les réflexions de l’ESS c’est affirmer la nécessaire prise en compte de la diversité de la population dans le respect de leurs origines autant sociales que culturelles. 

Cette prise en compte permet également d’envisager la construction d’un développement à soutenabilité forte au sens plein du terme. En effet, acter la nécessaire prise en compte de la diversité des citoyen∙ne∙s, c’est s’engager dans un rapport de coopération véritablement plus égalitaire, c’est reconnaître l’existence de la diversité, sans la hiérarchiser, et celle du droit d’expression et de considération que cette reconnaissance implique. 

La question de la vitalité démocratique dans l’ESS n’est certes pas nouvelle, elle était déjà posée dans la tribune de Slitine en 2019 ; prendre en compte la diversité culturelle dans cette question de la réalité de la vie démocratique est un angle à ajouter. C’est d’ailleurs un prisme de réflexion citoyenne qui peut servir bien au-delà de la question de la vitalité démocratique dans ce modèle socio-économique d’utilité sociétale.

Muriel Jean

  1. ^ (de) Miras, C. (1986). L’économie martiniquaise : développement sans croissance. Iles tropicales : insularités, "insularisme".  [Communication à un congrès] Actes du colloque organisé à Bordeaux-Talence du 23 au 25 octobre 1986. Talence : Centre de Recherches sur les Espaces. https://www.persee.fr/doc/ilarc_0758-864x_1987_act_8_1_933 
  2. ^ Mercier, G. (1990). Etude de l’insularité. Norois, No. 145, vol. 1, pp. 9-14.
  3. ^ Bérard, Y. (2025). Les Outre-mer face à la bifurcation écologique : des territoires pionniers ?. Ed. Quae.
  4. ^ https://www.caissedesdepots.fr/sites/ms-cdc-fr/files/2026-01/Cahier_de_recherche-Les_vuln%C3%A9rabilites_sociales_territoriales.pdf 
  5. ^ L’indice global de vulnérabilité est la moyenne de tous les indicateurs normalisés. La normalisation est effectuée par échelle territoriale. Cet indicateur croise différentes thématiques comme le niveau de diplôme, la précarité, le vieillissement, les conditions de logement, le niveau de vie, la pauvreté, les inégalités sociales et spatiales, l’accessibilité aux équipements de proximité, l’état de santé des populations et l’accessibilité aux services de santé.
  6. ^ - Itçaina, X. (2010). Économie sociale et solidaire et régulation territoriale : les régimes territoriaux de l'économie sociale et solidaire, le cas du Pays basque français. Géographie, économie, société, 12(1), pp. 71-87.

    - Itçaina, X. & Richez-Battesti, N. (2022). Introduction au dossier-Les polarisations territoriales de l’économie sociale et solidaire : travail politique, institutionnalisation, régimes territoriaux. Revue d’Économie Régionale Urbaine. No. 1, pp. 7-14.

    - Rtis, A. & Bovet, A. (2022) Proximité, distance et coopération. Le cas des acteurs de l’ESS dans le champ alimentaire dans une métropole, Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 2022/1 (Février), p. 15-42.

  7. ^ Thèse à retrouver ici : https://theses.hal.science/tel-05679847v1 
  8. ^ Démarche apprenante qui s’adapte aux parties prenantes de ces démarches multipartenariales et non un mode d’emploi « clé en main ».
  9. ^ La qualité d’une communication passe par le fait de s’assurer que l’on met la même chose, les mêmes limites, derrière les mots utilisés, même en parlant la même langue (français, créole…). Ceci évite les quiproquos, les a priori, etc.
  10. ^ Jotham, M. (2025). La problématique de l’hybridation en Guadeloupe: Entre blanchité et colonialité du pouvoir (Doctoral dissertation, Université des Antilles).
  11. ^ Etablit dans la thèse comme étant un isomorphisme institutionnel (normatif, mimétique, coercitif) particulier aux territoires ayant cette Histoire dans leur construction. 
  12. ^ RTS : Responsabilité Territoriale Sociétale, car le cadre de référence est l’ESS (et non la RSE). 
  13. ^ Déconstruire l’historicité coloniale.
  14. ^ Dépasser en conscience cette historicité coloniale.
  15. ^ Autrement appelée France continentale
  16. ^ Delanoë, D. et Moro, M.-R. (2016). Les rapports sociaux dans le transfert culturel Essai de problématisation. L’autre, 17(2), 203-211. 
  17. ^ https://www.lelabo-ess.org/activons-le-potentiel-democratique-de-l-ess, consulté le 24/08/2026
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