
Bastien Sibille
La montagne, le capitalisme et la joie
Il y a dans le ciel, dans le blanc de la neige qui sur lui découpe la montagne, dans le silence depuis lequel s’élèvent les bruits de l’eau, dans le grand pin qui s’élance au tournant du sentier, tortueux des vents reçus, rouge de son écorce, habité du cri de l’oiseau invisible et en surplomb du sentier appuyé contre le torrent, il y a dans tout cela infiniment plus que je ne peux écrire. Il y a mon bonheur et la vie elle-même. Devant moi, mes deux enfants et mon amie tracent un chemin en surface de la neige et leurs raquettes y esquissent un doux froufrou. Le poids de notre sac, la qualité spécifique de la neige dans ces jours de redoux, la déclivité particulière de la pente sur la fin du sentier, tout cela étend notre rapport à l’espace et au temps. Je suis infiniment heureux.
La façon dont nous vivons des espaces aussi sensibles que les pentes des vallées hautes, le bonheur profond qu’on y éprouve, ont une portée politique. Car la joie de la montagne vécue dessine un périmètre qui échappe au capitalisme. Elle fait advenir un monde auquel il n’aura jamais accès, beaucoup plus puissant, beaucoup plus profond, beaucoup plus solide - le périmètre de notre vie à nous. Nous n’avons pas besoin du capitalisme pour être en montagne. Je n’ai rien contre le ski “alpin” qui exige des infrastructures lourdes - sinon qu’elles abîment la montagne - mais je revendique qu’existent d’autres façons de vivre la montagne qui n’ont pas besoin de la médiation du capital - monter un sentier en raquettes, dans la lenteur et contre le ruisseau ; y mener avec les enfants une discussion qui a la légèreté et la lucidité de l’altitude ; être à l’écoute de la neige.
Le capitalisme débridé - c’est à dire non encadré par la démocratie et l’Etat de droit - abîme nos libertés les plus intimes, comme la liberté de vivre avec la montagne, une montagne dans laquelle la neige ne s'amenuise pas d’hivers en hivers et les oiseaux ne s’éteignent pas d’étés en étés. Le système économique capitaliste, dans ses excès, du CO² aux pesticides, réchauffe la planète et massacre le vivant. La montagne est la plus magnifique et la plus tragique manifestation de la façon dont notre forme historique de production économique réduit nos libertés les plus intimes. Or cette destruction de nos libertés sur le plan personnel s’énonce comme suit sur le plan politique : le capitalisme est en train de tuer le libéralisme. Oui, le capitalisme, lorsqu’il n’est plus encadré, conduit à l’autoritarisme. Nous le savons depuis le milieu du XXè siècle - ne laissons pas quelques tweets nous faire oublier les livres sérieux qu’ont écrit nos aîné·es à ce sujet. Non contraint par le politique, le capitalisme prend des formes dévastatrices sur les plans écologique et social et sape l’Etat de droit, la démocratie et la société toute entière. Non contraint par le politique, il mène à l’autoritarisme et à la guerre.
Je crois que l’économie doit être encadrée par la société pour garantir la liberté, la justice et la solidarité. Pour garantir que vive la société, que vive la montagne et que vive notre joie. Nos associations, nos mutuelles, nos coopératives et nos entreprises sociales sont toutes des lieux d’expression de cette joie collective et de notre volonté que celle-ci soit la destinée de nos systèmes de production et non l’inverse. Nous, femmes et hommes d’économie sociale et solidaire, sommes des êtres de joie et non des êtres de mort - Marx disait à juste titre que le capital est le “mort qui saisit le vif”. Nous sommes des êtres libres et non des êtres qui se placent sous le joug de l'autoritarisme, des êtres qui aiment l’altérité et vivent chaque rencontre avec l’autre comme une petite joie. Nous sommes des êtres collectifs et qui croient que la démocratie, sans être un régime idéal, reste le meilleur régime politique que nous ayons trouvé. C’est ce que nous mettons en œuvre au quotidien dans nos organisations à travers nos gouvernances démocratiques, nos collectifs, nos organes de représentation et nos modèles économiques qui font primer la solidarité, l’écologie, la culture, l’ouverture sur la rentabilité du capital. C’est ce que nous expérimentons à travers des formes circulaires de création de valeur, à travers des formes de consommation qui favorisent l’être sur l’avoir, à travers une recherche de résilience et d’autonomie ouverte sur le monde. Finalement, l’économie sociale est une inversion de la phrase de Marx : l’économie sociale et solidaire, c’est “le vif qui saisit le mort”, le vivant qui s’impose sur le capital et qui lui assigne ses moyens et ses objectifs.
Laissez-moi revenir quelques instants aux pentes qui me font vibrer. Les montagnes sont des puissances vulnérables qui, de tout temps, ont été les témoins les plus clairs des effets de l’activité humaine sur le vivant et le lieu de refuge de l’idée d’humanité lorsqu’elle fût attaquée. Les témoins les plus clairs parce que la vulnérabilité de leurs écosystèmes fait que l’action de l’Homme y a un effet immédiatement visible : nulle surprise à ce que réchauffement climatique se donne le plus à voir à la montagne - recul des glaciers, réduction à peau de chagrin des périodes enneigées, diminution des ressources en eau - avec les effets les plus vifs sur les vivants qui les habitent. Le refuge de l’humanité parce que les montagnes ont toujours été les lieux d’accueil des résistances aux formes autoritaires d’expression du politique. La résistance qui s’y déploya pendant la seconde guerre mondiale vient ici immédiatement à l’esprit mais bien d’autres occurrences existent à travers l’histoire et à travers les continents.
Celui qui sait y lire les paysages y reconnaît une histoire humaine qui a su s’établir dans cette vulnérabilité et y construire des formes durables d’être au monde. Les jeunes forêts de noisetiers, de bouleaux et de frênes, arbres du réensauvagement de zones autrefois pastorales, laissent encore entrevoir les vestiges des murs de pierres qui distinguaient les périmètres dévolus au pacage de ceux cultivant le seigle. Les rus, sans être saignés par l’approfondissement de leurs lits, n’en étaient pas moins renforcés par la main de l’homme dans les passages délicats qu’on peut encore voir par l’agencement des pierres qui les bordent. A l’heure de reconsidérer notre façon d’habiter le monde, soyons reconnaissants de ces siècles dans la culture desquels nous avons tant de savoir-faire à puiser. Notre histoire est infiniment plus riche que ce que veut nous faire croire l’industrie culturelle. Il y a, dans les paysages de montagne eux-mêmes, des couches historiques qui sont autant de richesses pour construire l'avenir. La montagne est un palimpseste social qui, dans sa générosité, attend que nous y écrivions les pages d’un avenir à la hauteur des traces du passé. Aussi nous, femmes et hommes de bonne volonté, ne renonçons pas à entendre nos pas sur la neige. Partout, préparons nous à défendre ce à quoi nous tenons le plus. Soyons, comme le sont les montagnes, “vulnérables et déterminés”, au même titre que la démocratie, l’Etat de droit, le multilatéralisme et la paix.
Nous avons franchi le petit pont de pierre qui, enjambant le torrent, signale l’entrée du dernier plateau. Depuis longtemps la courbe du sentier a mis entre nous et le pin à l’écorce rouge un pan de montagne qui nous en masque la vue. Nos pas ont avec la fatigue gagné en maladresse et je sens les enfants au bout de leur course. Encore un kilomètre et nous serons arrivés au refuge. Il y aura là-haut d’autres arbres, d’autres oiseaux, d’autres neiges et devant le feu qui nous y attend les enfants revivront, dans un sursaut d’énergie, leurs exploits poudrés de l’après-midi.
Là où notre joie demeure, nous résistons.
Par Bastien Sibille, Vice-Président du Labo de l'ESS
[1] Titre de la séance conclusive de la masterclass Autonomia.

