
La stratégie européenne de lutte contre la pauvreté
La Commission européenne a présenté le 6 mai 2026, pour la première fois, une stratégie européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Une stratégie dont l’objectif est d’éradiquer la pauvreté et l’exclusion sociale dans l’Union européenne à l’horizon 2050. Et d’ici 2030, la Commission vise un objectif intermédiaire : réduire de 15 millions (sur 93 millions actuellement) le nombre de personnes en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale dont 5 millions d’enfants (sur 19 millions actuellement). Une stratégie qui, au dire même de la Commission européenne, est « ambitieuse » ; cela est incontestable. Elle s’appuie en grande partie sur des politiques nationales qu’elle ambitionne de renforcer et d’accompagner. Mais elle repose sur des dispositifs préexistants. Pas de moyens budgétaires supplémentaires si ce n’est ceux en support des politiques déjà en place. Simple effet d’annonce politique en cohérence avec les priorités annoncées par la présidente de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, lors de son discours sur l’Etat de l’Union ou mobilisation pertinente de moyens existants au service d’une cause que personne ne peut contester ?
La pauvreté.
Comment définir la pauvreté et comment la mesurer ?
L’un des premiers faits notables est que l’union européenne utilise un indicateur qui reflète mieux les multiples dimensions de la pauvreté qu’un simple seuil de revenu, généralement fixé à moins de 60 % du revenu médian national après transferts sociaux. Cet indicateur agrège en effet un seuil monétaire, mais aussi une privation matérielle sévère et l’appartenance à un ménage à faible niveau d’intensité de travail. Il s’agit donc d’un indicateur de pauvreté ET d’exclusion sociale.
En 2024, le taux de pauvreté et d’exclusion sociale varie très fortement selon les Etats-membres : de 30,3% en Bulgarie à 11,3 % en République Tchèque en passant par 20,5 % en France qui se situe légèrement en dessous de la moyenne de l’UE (21%). C’est quelques 93,3 millions de personnes qui étaient exposées au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale dans l’UE en 2024 et 13,5 millions de personnes en France. Depuis la dernière publication d’Eurostat en 2015, le taux de pauvreté et d’exclusion sociale a régressé dans la plupart des pays membres et en moyenne sur l’UE (21% par rapport à 23,7 %) avec des exceptions dont la France où le taux de pauvreté et d’exclusion sociale a augmenté de 2 points de pourcentage en 10 ans. Ce diagnostic est confirmé par les statistiques de l’INSEE. Différentes raisons sont évoquées : d’abord le recul du niveau de vie des personnes au plus faible revenu malgré des mesures gouvernementales pour réduire les inégalités, et ensuite des difficultés croissantes à couvrir certaines dépenses de la vie courante, notamment la difficulté à chauffer correctement son logement et à satisfaire ses besoins alimentaires, en lien avec l’envolée des prix de l’énergie et dans une moindre mesure de l’alimentation.
Comparaison des taux de pauvreté et d’exclusion sociale dans les Etats-membres de l’UE en 2024
Etat Membre | Taux de pauvreté et d’exclusion en 2024 en % | Taux de pauvreté en 2024 en % |
Allemagne | 21,1 % | 15,5 % |
Autriche | 16,9 % | 14,3 % |
Belgique | 18,2 % | 11,5 % |
Bulgarie | 30,3 % | 21,7 % |
Chypre | 17,1 % | 14,6 % |
Croatie | 21,7 % | 20,3 % |
Danemark | 18,0 % | 11,6 % |
Espagne | 25,8 % | 19,7 % |
Estonie | 22,2 % | 20,2 % |
Finlande | 16,8 % | 12,6 % |
France | 20,5 % | 15,9 % |
Grèce | 26,9 % | 19,6 % |
Hongrie | 20,2 % | 14,7 % |
Irlande | 16,7 % | 12,3 % |
Italie | 23,1 % | 18,9 % |
Lettonie | 24,3 % | 21,6 % |
Lituanie | 25,8 % | 21,5 % |
Luxembourg | 20,0 % | 18,1 % |
Malte | 19,7 % | 16,8 % |
Pays-Bas | 15,4 % | 12,1 % |
Pologne | 16,0 % | 13,8 % |
Portugal | 19,7 % | 16,6 % |
République Tchèque | 11,3 % | 9,5 % |
Roumanie | 27,9 % | 19,0 % |
Slovaquie | 18,3 % | 14,5 % |
Slovénie | 14,4 % | 13,2 % |
Suède | 17,5 % | 14,8 % |
Union européenne | 21,0 % | 16,2 % |
Source: Eurostat «People at risk of poverty or social exclusion in 2024 », 30 avril 2025
La stratégie européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale
La stratégie européenne s’articule autour de trois piliers : i) faciliter l’accès à des logements abordables, durables et de bonne qualité, ii) lutter contre l’exclusion des jeunes NEETs (sans étude, ni emploi, ni formation) et iii) lutter contre la pauvreté au sein de la vie professionnelle.
Le premier pilier n’est autre que le plan européen pour les logements abordables déjà adopté par la Commission en décembre 2025. Son objectif est de chercher à endiguer la crise immobilière que connaît l’UE et de soutenir les Etats et les autorités régionales ou locales à lutter contre un triple défi systémique, à savoir des coûts toujours plus élevés d’acquisition de logement, une pénurie grandissante de logements locatifs et un parc de logements vieillissant. Il s’agit d’un plan complet qui vise simultanément à relancer la construction de logement, mobiliser les investissements immobiliers, faciliter les aides d’Etat pour les financements publics dans les logements sociaux, mieux contrôler les locations de faible durée et faciliter l’accès au logement pour les plus vulnérables, notamment les jeunes et les sans-abris. Il mobilise plusieurs milliards d'euros de financements publics et privés. La Banque européenne d'investissement (BEI) par ailleurs a doublé ses prêts dédiés pour les porter à 6 milliards d'euros, tandis que l'UE prévoit d'injecter 5 milliards d'euros par an et de réaffecter des fonds de cohésion. Le logement social est un objectif spécifique qui aura un budget dédié dans la proposition de la commission sur le programme financier multi annuel 2028-2034. Bien que le logement ne relève pas de la compétence de l’UE, ce plan a été favorablement accueilli par les Etats-membres qui y ont vu un soutien et un rôle moteur de coordination pour leur propre politique nationale. Ce plan de moyen terme devrait permettre de réduire le taux d’exclusion sociale en limitant le nombre de personnes en privation matérielle sévère, notamment celles privées de logement ou logées dans des logements de mauvaise qualité. Il trouve donc toute sa place dans une stratégie de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, sans pour autant rien n’apporter de plus que ce qui était prévu initialement
Le deuxième pilier vise à renforcer la synergie entre deux dispositifs européens existants, la « garantie enfance renforcée » et « la garantie jeunesse ». Ces deux dispositifs partent d’un même constat : l’existence d’un cercle vicieux qui conduit à ce que les enfants qui naissent dans la pauvreté et l’exclusion sociale seront surtout ceux qui souffriront d’inégalités dans l’éducation et l’acquisition de compétences, et présenteront un risque élevé d’abandon précoce des études et de difficulté à trouver du travail. L’exclusion se perpétue en partie de façon intergénérationnelle. Près de 18 millions d’enfants sont concernés dans l’UE, soit 22,5% de la population de moins de 18 ans. Une même proportion affecte la France. Ces deux dispositifs appellent donc les Etats-membres à mettre en place des plans d’action ciblés en faveur des jeunes. Le premier, « la garantie enfance renforcée » pour garantir à tout enfant dans le besoin un accès à un enseignement gratuit, à des soins de santé gratuit, à une alimentation saine, etc , et le deuxième « la garantie jeunesse » pour veiller à ce que tous les jeunes de moins de 30 ans bénéficient d'une aide pour trouver un emploi, une formation continue et un apprentissage ou un stage. Ces dispositifs ont donné lieu à des recommandations du Conseil de l’UE en 2020 et 21., et bénéficient de financements européens au travers des programmes NextGenerationEU ou FSE+. Comme pour le plan européen de logements abordables, ce sont les Etats-membres qui sont sollicités pour mettre en œuvre des politiques en faveur des jeunes avec un soutien potentiel financier européen. Dans la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté, la Commission propose aux Etats-membres d’ajouter de nouveaux objectifs tels que l’accès gratuit des enfants dans le besoin à des repas scolaires., la protection des enfants contre les menaces en ligne et hors ligne ou encore l’amélioration de l’accès à des programmes de mentorat et de soins de santé mental.
Enfin, le dernier pilier a pour objectif de lutter contre la pauvreté au sein de la vie professionnelle, en d’autres termes de permettre aux salariés de vivre décemment de leur revenu salarial. Un sujet d’une importance essentielle particulièrement en France où l’assiette fiscale de la protection sociale repose surtout sur les salaires et où l’augmentation des dépenses sociales entraîne souvent, pour des raisons d’équilibre financier, une diminution des salaires nets. Les mesures que proposera la Commission devront être précisées en 2027 au travers d’orientations politiques. Rien donc encore de concret mais l’engagement politique à mieux identifier les facteurs de la pauvreté au travail, à décrire les bonnes pratiques et rendre les systèmes sociaux et fiscaux plus cohérents est à noter.
Conclusion
La stratégie européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion est une annonce politique qui a le mérite de mobiliser les politiques nationales des Etats-membres pour lutter contre la pauvreté qui devient une préoccupation sociale majeure dans nos sociétés européennes et encore plus dans le reste du monde. Elle cherche, en affichant une volonté sociale, à mieux équilibrer les politiques européennes que le contexte géopolitique amène à se centrer sur les aspects économiques (compétitivité, indépendance technologique, industrialisation, maîtrise du commerce extérieur, etc) sans parler de l’augmentation des dépenses militaires. Malgré son mérite, cette stratégie néglige d’autres dimensions telles que l’instabilité de l’emploi, les inégalités intergénérationnelles et les formes croisées de discrimination. Sans prendre mieux en compte ces dimensions, il sera difficile d’améliorer pleinement la qualité de vie des jeunes et des personnes les plus touchées. Cette stratégie constitue certes une étape importante pour attirer l’attention sur la situation des personnes, mais elle ne propose aucune législation contraignante. De plus, elle ne dispose d’aucun moyen financier propre, ce que le Parlement européen a tout autant critiqué. Les moyens financiers disponibles pour certaines composantes de la stratégie, qui, rappelons-le à nouveau, préexistaient au lancement de la stratégie, sont l’objet de fortes préoccupations dans le projet de prochain programme financier multi annuel 2028-2034, notamment les dotations pour le programme FSE+ qui pourraient se voir fortement réduites. Une annonce politique bienvenue, mais des moyens qui ne sont pas au rendez-vous…
L’économie sociale et solidaire (ESS), même si elle n’est pas citée explicitement dans les documents de la Commission, a depuis des décennies proposé des solutions pour aider les personnes à sortir de la pauvreté et de l’exclusion, qu’il s’agisse de favoriser l’emploi stable et rémunérateur, de lutter contre le mal-logement ou la précarité alimentaire, de favoriser l’insertion des jeunes, etc...L’ESS a évidemment un rôle central à jouer pour assurer la réussite de la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. C’est tout l’enjeu de sa reconnaissance et sa participation active auprès de la Commission européenne et du Parlement européen.
***
Le Labo de l'ESS remercie chaleureusement Michel Catinat, membre du conseil exécutif du Labo de l’ESS pour la rédaction de ce décryptage.
***
Crédit photo : Towfiqu barbhuiya sur Unsplash