
Petit-déjeuner ESS & éducation populaire
Pourquoi l’éducation populaire et l’économie sociale et solidaire font-elles si souvent bande à part en France, alors même qu’elles puisent dans des valeurs et des héritages largement communs ? D’autres expériences, notamment dans le continent sud-américain, nous montre au contraire toute leur complémentarité. Dès lors, comment ces deux mouvements peuvent-ils dépasser leurs divergences pour affronter ensemble les grands défis de notre siècle ?
Telle est la réflexion proposée par l’ouvrage collectif Éducation populaire & Économie sociale et solidaire, récemment publié aux éditions érès1. À l’occasion d’un petit-déjeuner organisé par le Labo de l’ESS et l’Association des lecteurs d’Alternatives Économiques le 11 septembre 2026 au Cédias-Musée social, ses coordinateurs, David Cluzeau, président de l’UDES et délégué général d’Hexopée, et Jean-Louis Laville, directeur de la chaire partenariale Économie sociale et solidaire de la Fondation du CNAM, sont revenus sur les principaux enseignements de cet ouvrage. Que retenir de leurs analyses ?
Les échanges ont d’abord permis de replacer les enjeux dans une perspective historique de long-terme. Les intervenants font remonter l’origine du malentendu entre ESS et éducation populaire à 1848. Jusqu’alors, le mouvement associationniste2 inscrivait son horizon émancipateur dans une visée à la fois politique et économique. Mais l’échec du projet de République démocratique et sociale que porte la « Révolution de Février », réprimée dans le sang, va opérer une scission : le dialogue se rompt progressivement entre celles et ceux pour qui la transformation sociale est avant une œuvre de nature politique et d’autres pour qui celle-ci ne peut résulter que d’une transformation des organisations économiques.
De cette trajectoire historique découle une méfiance réciproque qui persiste encore aujourd’hui. Très majoritairement portée par le monde associatif3, l’éducation populaire revendique une ambition militante et émancipatrice qui met à distance la question économique. À l’inverse, le mouvement de l’économie sociale se conçoit avant tout comme un projet entrepreneurial dans lequel la dimension politique tend à se réduire aux mécanismes de gouvernance démocratique. La professionnalisation des associations et leur mise en concurrence par les pouvoirs publics n’ont fait qu’accentuer cette défiance, en alimentant la crainte d’une diffusion de logiques gestionnaires jugées incompatibles avec l’identité de l’éducation populaire.
Pour autant, les auteurs refusent de voir dans cette situation une fatalité. Selon eux, les transformations actuelles créent au contraire les conditions d’un rapprochement. Fragilisés par la raréfaction des financements publics, soumis à des injonctions de performance croissantes et confrontés à des dynamiques de marchandisation de leurs activités, les acteurs de l’éducation populaire et de l’économie sociale et solidaire sont désormais confrontés à la nécessité de faire front commun.
Cette alliance implique de ne pas réduire l’éducation populaire à ses outils, d’affirmer collectivement que l’économie ne se réduit pas au seul marché mais qu’elle repose également sur des logiques de redistribution, de coopération et de réciprocité. Elle exige aussi de dépasser une ambiguïté stratégique : celle qui conduit les organisations de l’ESS et de l’éducation populaire à osciller entre la recherche de reconnaissance au sein du modèle économique dominant et l’affirmation d’une alternative dont les contours demeurent encore insuffisamment explicités.
Au fond, le message porté par les auteurs est clair : face aux défis démocratiques, sociaux et économiques contemporains, l’éducation populaire et l’ESS ont tout à gagner à renouer le dialogue. Plus qu’un simple rapprochement, c’est la perspective d’un projet commun de transformation sociale qui se trouve aujourd’hui remise à l’ordre du jour.
Florian Laboulais
Citation Jean-Louis Laville : L’oscillation stratégique de l’ESS entre s’affirmer comme une alternative et montrer notre efficience au système dominant revient à ne pas exister et à s’inférioriser par rapport à ce dernier. Je pense que la situation historique va nous amener à sortir de cette ambiguïté stratégique.
Citation David Cluzeau : L'éducation populaire doit permettre à l'économie sociale et solidaire de porter une vision de l'économie ; que grâce à elle on comprenne l'économie, on l'appréhende et finalement on l'habite. La mobilisation populaire, fondée sur la délibération, peut être extrêmement importante pour faire changer les pratiques, y compris au sein de l'ESS.