
Réussir la transition écologique : Le défi de la justice sociale et du décloisonnement.
Le 11 juin dernier, le Labo de l’ESS tenait son Assemblée générale en proposant une partie contributive pour l’écriture de sa prochaine feuille de route 2027-2030/32.
A cette occasion, pour aborder plus largement les enseignements et les enjeux de la question de la transition écologique juste, le think tank organisait un grand entretien entre Patrick Jolivet, directeur à la transition juste à l’Ademe et la philosophe Cécile Renouard, fondatrice du Campus de la Transition. Les débats étaient animés par Bastien Sibille, vice-président du Labo de l’ESS.

La transition écologique française ne peut plus être abordée sous le seul prisme de la contrainte technique ou budgétaire. Comme l'ont souligné nos deux grands témoins, son succès repose sur une équation complexe où la justice sociale et la capacité à faire dialoguer des mondes opposés sont les variables déterminantes.
1. La leçon des échecs : sortir de l’injustice fiscale
Pour comprendre comment construire l'adhésion aux questions de transition écologique, Patrick Jolivet propose d'analyser le « contre-exemple » majeur de la taxe carbone et du mouvement des Gilets jaunes. Selon lui, la lecture simpliste opposant les classes populaires à l'écologie est erronée.
Le rejet de la taxe carbone et des conflits qui s’en sont suivis, est né d'un dispositif perçu comme « illisible et inéquitable ». Patrick Jolivet explique que la taxe était jugée « illisible parce qu'on demandait aux Français de payer une taxe carbone qui allait au budget général de l'État, qui ne servait absolument pas à lutter spécifiquement contre les émissions de gaz à effet de serre ». Sur le plan de l'équité, il rappelle que cette fiscalité était par nature « régressive », pesant paradoxalement plus lourdement sur les ménages modestes. Le sentiment d'injustice s'est cristallisé sur un décalage de traitement : « pourquoi est-ce que les plus modestes devraient payer pour se rendre au travail le matin, alors que les CSP+, ou les classes moyennes supérieures, pouvaient prendre l'avion sans avoir une fiscalité équivalente ? ».
Cependant, les enquêtes montrent que l’opinion peut basculer positivement si l'on utilise les recettes pour « redistribuer vers les ménages modestes ou des classes moyennes, pour baisser d’autres impôts, ou encore pour financer des mesures en faveur de la transition énergétique ». Pour Patrick Jolivet, la méthode doit donc changer : il faut d'abord lancer des dispositifs d'accompagnement pour permettre aux populations de muter avant de leur imposer des contraintes. Par exemple, le "leasing social" est un dispositif, d'accompagnement concret piloté par l’ADEME, destiné à favoriser la transition écologique dans le secteur de la mobilité des personnes. Il permet de louer des véhicules électriques à des tarifs accessibles, sous condition de ressources. Avec une légère évolution du dispositif, il serait possible de proposer des solutions de transformation aux populations avant de leur imposer des contraintes environnementales, en ciblant spécifiquement les populations les plus directement concernées par les nouvelles réglementations, comme celles liées aux Zones à Faibles Émissions (ZFE). C’est un exemple à suivre pour construire une « coalition majoritaire » en faveur de l'écologie qui permet de mettre une solution « en regard » de l'effort demandé.

2. Cartographier les stratégies pour agir efficacement
Au-delà des politiques publiques, les organisations doivent savoir se situer dans le paysage complexe de la transformation. Cité par en exemple par Cécile Renouard, c’est ce que propose par exemple le média Fracas, qui propose une cartographie des stratégies écologiques selon quatre axes : « faire avec (dans l'institution), faire sans, faire contre et faire autrement ».
Cette approche permet aux collectifs de comprendre que leur positionnement est dynamique : « on s'aperçoit que cette cartographie nous permet de poser nos collectifs ou nos organisations en comprenant un peu mieux l’écosystème dans lequel on se trouve. C'est une approche dynamique qui permet de prendre conscience que des événements ou des opportunités, nous ont fait bouger dans nos postures ». Cette vision aide à anticiper les interconnexions nécessaires entre les différents espaces de lutte et de construction pour créer un changement systémique.

3. L’éducation comme levier de transformation systémique
La question de la jeunesse est au cœur des préoccupations. Interrogée sur la place qu'on accorde aux jeunes dans ces stratégies, Cécile Renouard a souligné l'importance de l'enseignement supérieur pour former des esprits capables de penser la transition sans être « complètement formatés ».
La philosophe évoque la mise en place, à la demande du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche d'un « socle commun » de connaissances et de compétences sur la transition, devenu obligatoire pour tous les étudiants de licence et les nouveaux doctorants. Le Campus a contribué à ce socle en pilotant le travail de 70 enseignants-chercheurs de différentes disciplines, aboutissant à la publication du Manuel de la Grande Transition (LLL, poche 2024). L'objectif est clair : « introduire de la pensée critique un peu partout » pour que la manière dont on réfléchit induise de nouvelles façons d'agir.
Ainsi, le Campus de la Transition favorise le dialogue entre les jeunes en agissant comme un espace de décloisonnement social et intellectuel, visant à faire se rencontrer des mondes qui, d'ordinaire, ne se côtoient pas. Il permet la mixité sociale et académique en organisant des sessions où interagissent des étudiants de grandes écoles, comme l'ESSEC, avec des jeunes issus des missions locales (notamment de Montereau et de Melun). Ces rencontres ont lieu lors de temps communs organisés sur le site, permettant aux participants d'évoquer les sujets de la transition à travers leurs prismes respectifs. Le Campus permet également La confrontation des perspectives. L'objectif de ces échanges est de rendre les jeunes davantage conscients que les problèmes et les priorités ne sont pas forcément les mêmes selon le milieu d'où l'on vient. Cela permet de sortir des logiques de "formatage" et de développer une vision plus globale des enjeux de la transition juste. Enfin, s’y développe la pensée critique : pour favoriser un dialogue constructif, le Campus insiste sur l'introduction de la pensée critique dans l'enseignement supérieur. Le but est d'outiller les étudiants pour qu'ils puissent réfléchir de manière autonome et ne pas rester enfermés dans des visions préconçues.
Pour autant, Cécile Renouard souligne la difficulté, même chez les jeunes engagés, de dialoguer avec ceux ayant des visions politiques divergentes. Le Campus s'efforce donc de trouver des chemins et des termes qui évitent de polariser immédiatement le débat, afin de restaurer une "nuance qui permet le dialogue », pour faire se croiser les mondes.

Conclusion : Retrouver la nuance
La transition juste ne se décrète pas ; elle se construit par le dialogue et la preuve de l'équité. Comme l'a résumé Bastien Sibille en clôturant les échanges, l'enjeu est de contribuer à « faire se croiser les mondes à un moment où ils ont du mal à se croiser dans la nuance qui permet le dialogue ». C'est à ce prix, en sortant des postures frontales et en proposant des perspectives concrètes de transformation, que la société pourra bâtir des « coalitions majoritaires » indispensables au succès de la transition écologique.