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Aux captifs la libération : mesurer la relation aux autres

Impression ForumPublié le 26 septembre 2019 

"Aux captifs la libération" est une association Association Une association est le regroupement d’au moins deux personnes, mettant leurs activités ou leurs connaissances en commun, par un contrat d’association (contrat de droit privé). L’objectif de cette convention doit avoir un but autre que le partage de bénéfices entre les parties, d’où l’appellation d’"association à but non lucratif". qui a pour mission de rencontrer et d’accompagner les personnes de la rue ou qui vivent dans la rue. L’association a lancé il y a peu toute une démarche de mesure d’impact et expérimente une méthode innovante et adapté à ses besoins. Rencontre avec Thierry des Lauriers, son directeur, pour découvrir pourquoi et comment l’association met en place ce processus nouveau.

Une association Association Une association est le regroupement d’au moins deux personnes, mettant leurs activités ou leurs connaissances en commun, par un contrat d’association (contrat de droit privé). L’objectif de cette convention doit avoir un but autre que le partage de bénéfices entre les parties, d’où l’appellation d’"association à but non lucratif". à la rencontre des personnes de la rue

C’est en 1981 que Patrick Giros, prêtre du diocèse de Paris fonde « Aux captifs la libération », une association venant en aide aux personnes de la rue. Profondément marqué par une première expérience auprès des jeunes des quartiers Nord de Paris, le Père Giros arrive dans une paroisse de l’ouest parisien et se tourne à nouveau vers les personnes qui sont dans la rue de son nouveau quartier «  à savoir les jeunes mais aussi les personnes sans-abris et prostituées » explique Thierry des Lauriers, actuel Directeur Général de l’association.

Ce principe de rencontre va dès le départ constituer le cœur des actions de l’association et Patrick Giros invente ainsi les tournées-rues où chaque semaine à la même heure, un même binôme bénévole Bénévole Définition réalise toujours le même trajet à la rencontre des personnes dans la rue, créant par là même une certaine fidélité. Ce sont en quelque sorte des maraudes mais avec une spécificité propre importante « c’est le fait d’y aller les mains nues, sans rien, pour dire aux personnes : « tu comptes pour nous » », indique le Directeur Général.

Aujourd’hui, dix-sept ans après le décès du Père Giros, l’association composée de 65 salariés, 16 services civiques, 8 stagiaires et 300 bénévoles perpétue ses actions : 50 tournées-rues par semaine à Paris et des lieux d’accueil dans différentes paroisses afin de proposer des activités spirituelles mais aussi culturelles, sportives... Au fil du temps, l’association a développé de nouveaux dispositifs complémentaires à l’instar d’une colocation solidaire où vivent ensemble 21 personnes accueillies et 10 bénévoles ; un atelier d’insertion professionnelle pour les sans-papiers ; des tournées spécifiques destinées aux personnes enfermées dans leur folie dans la rue ; un programme pour accompagner les personnes alcolo-dépendantes et un programme complet d’accompagnement de sortie de la prostitution.

Mesurer son impact social pour valoriser le travail social

En 2010, Thierry des Lauriers arrive à la direction des Captifs après une carrière en entreprise. Il se rend rapidement compte de la nécessité à mesurer l’impact des actions de l’association, car les personnes accompagnées « mettent beaucoup de temps à bouger et que l’on n’a pas toujours une sortie de rue ou de la prostitution… Pourtant, il y a des petites choses qui sont des jalons essentiels comme par exemple une personne qui renoue avec sa famille ou bien quelqu’un qui avait pour habitude de ne pas venir aux rendez-vous et qui finit par venir à l’heure aux rendez-vous », expose le directeur. «  Il est plus facile de voir les mauvaises nouvelles car la chute arrive vite mais mesurer les progrès reste compliqué, car ils sont souvent bien plus lents et progressifs  » ajoute-t-il.

L’association a commencé par réaliser une première expérience de mesure d’impact en interne. Les indicateurs choisis pour construire ce que l’association a nommé « Mesure de fécondité », doivent permettre de mesurer ces « petits pas » positifs. Toutefois, si ce processus s’est révélé intéressant, la matrice d’évaluation élaborée par l’association est bien trop lourde pour la mesure soit faite suffisamment souvent. Il convenait donc de trouver une nouvelle méthode sortant du cadre standardisé des mesures d’efficacité, telle que le coût social évité ou le nombre de personnes sorties de la rue car « on avait un fondateur qui, lorsqu’on lui demandait combien de personnes il avait sorti de la rue, nous répondait : « Je m’en fous ce n’est pas le problème ! », car l’important pour lui n’était pas là mais plutôt d’être en relation avec les personnes » raconte Thierry des Lauriers.

L’association fait face à la difficulté de trouver une méthode simple et appropriable permettant de mesurer des éléments aussi difficilement quantifiables que les effets du soutien des bénévoles des Captifs auprès d’une personne prostituée et gravement malade.

Une démarche innovante, adapté et co-construite

Heureusement, après de nombreuses recherches et échanges, le directeur découvre les travaux de Martha Nussbaum philosophe américaine et Amartya Sen, Prix Nobel d’économie. Ces travaux s’attachent à définir différentes capacités permettant une gestion autonome de sa vie, parmi lesquelles la « capacité d’affiliation » ; soit la capacité à entrer en relation avec les autres. C’est à partir de ces travaux que les Captifs mettent en place la « mesure du développement de la capacité relationnelle des personnes accompagnées » pour en faire leur mesure d’impact social. Cette approche étant basée sur les travaux de chercheurs reconnus semble légitime et dotée d’une caution scientifique, ce qui conforte l’association dans son choix. L’évaluation, qui devrait s’inscrire dans un temps long de trois ans, portera « sur l’ensemble de l’activité de la structure et non pas sur un programme en particulier » stipule le directeur.

En travaillant avec ses équipes à la définition de cette mesure, l’association a également pu clarifier l’objectif au cœur de ce travail, à savoir être en relation avec des personnes de la rue, « ce qui remet beaucoup de sens au travail social qui peut parfois être happé par une fausse productivité imposée par les pouvoirs publics » précise Thierry des Lauriers.

La première phase de construction de l’évaluation a débuté en janvier 2019. Elle est conçue dans une démarche de co-construction et avec l’aide du cabinet KiMSO qui est en train d’élaborer une grille d’évaluation de la mesure d’impact, cette fois-ci basée sur des entretiens et ateliers réalisés avec des personnes de la rue, des bénévoles et des salariés car «  l’idée est que cela résulte d’un travail collectif » ajoute le directeur. Les parties prenantes sont ainsi associées dès le début et tout au long du processus puisque ce sera à chaque personne accueillie de remplir elle-même la grille d’évaluation – qui devrait être très simple - avec l’aide du travailleur social et éventuellement celle d’un bénévole. Cette grille fera l’objet d’une période de plusieurs mois d’expérimentation sur le terrain. Un premier bilan sera ensuite dressé et la grille sera réajustée en fonction, puis testée de nouveau avant de passer à la phase de déploiement.

La mesure d’impact comme outil de travail au quotidien

Les attentes de l’association pour un tel projet ? En faire un outil de travail au quotidien, notamment pour les salariés et bénévoles de terrain, afin de pouvoir ajuster les pratiques et l’accompagnement social pour que les personnes accueillies puissent reprendre possession de leur vie. Le but est également de pouvoir intégrer cet outil de sorte qu’il ne soit pas une charge de travail supplémentaire pour les travailleurs sociaux mais un soutien à la recherche d’efficience dans leurs activités, d’où une mise en place progressive s’inscrivant sur un temps long même si garder la discipline de la durée peut être vu comme une difficulté.

Outre la discipline, d’autres obstacles existent : convaincre dans un métier où mesurer son impact social n’est pas un réflexe, faire comprendre que ce travail est un appui au pilotage des activités et non pas « du flicage », prendre le temps d’expliquer cette démarche à chaque nouvelle arrivée en interne dans un secteur où le turn-over est important.

L’originalité du travail des Captifs sur leur mesure d’impact réside dans la mise en place d’un comité scientifique qui rassemble des structures sociales telles que le Samu Social et les Apprentis d’Auteuil, des intervenants du milieu de l’entreprise qui travaillent sur ces thématiques et des chercheurs « pour renforcer la caution scientifique de la démarche et pour avoir des inputs sur la qualité de notre travail » indique le directeur « et aussi pour faire parler de notre démarche ». Et la démarche intéresse puisque Thierry des Lauriers est souvent sollicité pour expliquer l’approche de la mesure d’impact des Captifs centrée sur la question de la relation. Selon le directeur, « plus on sera nombreux à avoir envie de travailler de cette manière, plus on aura de crédibilité et cela renforcera notre travail ».

« Aux captifs la Libération » est donc en pleine expérimentation d’une méthode innovante d’évaluation co-construite avec les parties prenantes et réellement adaptée à ses besoins. Un bel exemple dont il faudra suivre les avancées !

Crédit photos : © Aux captifs, la libération
Rédaction : Sophie Bordères

Pour aller plus loin

Consultez le site de l’association Aux captifs la libération
Consultez les travaux du Labo de l’ESS sur la mesure d’impact

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