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La coopération territoriale des structures culturelles

Impression ForumPublié le 9 novembre 2017 

Les acteurs de la culture ont une place très importante dans l’économie sociale et solidaire. Les structures du secteur culturel créées en 2014 représentent 19,5 % de l’ensemble des établissements de l’ESS ESS Qu’est-ce que l’Économie sociale et solidaire (ESS) ?
Définition et présentation de cette économie différente, socialement utile, coopérative et ancrée localement
créés cette année-là, soit le secteur le plus important [1]. Dans les pratiques de coopération également : la culture représente 19 % des activités des 182 membres de pôles de coopération étudiés dans l’enquête du Labo sur les PTCE PTCE Pôles territoriaux de coopération économique.  [2]. Spectacle vivant, musiques actuelles, arts plastiques, audiovisuel, métiers du livres… quelles sont les particularités des coopérations de ces acteurs culturels de l’ESS ? Quels liens entre la « coopération par intérêt » et la « coopération au titre des valeurs » [3] ?

Coopération plutôt que concurrence : la culture, un secteur où la collaboration des acteurs est une richesse

La synergie entre acteurs peut s’appuyer sur une complémentarité d’activités : ainsi, par exemple, le Village documentaire de Lussas intègre-t-il des structures de la filière documentaire, depuis la réalisation jusqu’à la diffusion, en passant par la production et la distribution. Plus surprenant : cette synergie peut également s’appuyer sur la similarité entre les structures : pour accueillir le même spectacle dans plusieurs salles qui coopèrent, les contraintes techniques de chaque lieu doivent être relativement similaires.

Le secteur culturel est plus vigoureux lorsque les acteurs se regroupent. Avant même de parler de rassemblements et de rapprochements volontaires et stratégiques, la densité des structures culturelles dans un territoire est un facteur de survie et de développement essentiel. En analysant la viabilité des acteurs culturels sur plusieurs années, Xavier Greffe et Véronique Simonnet montrent que « le taux de survie des entreprises culturelles est très sensible à leur regroupement géographique. Si une entreprise culturelle souffre de la proximité d’entreprises ayant la même activité qu’elle (effet de concurrence), elle bénéficie largement de la présence, dans son entourage, d’un grand nombre d’entreprises culturelles exerçant des activités variées. Cet effet de synergie tend à dépasser l’effet de concurrence. [4] »

Cette particularité n’a pas de quoi surprendre, dès lors qu’on la met en rapport avec les pratiques culturelles des publics. Parmi les Français, « 10 % ont une fréquentation à la fois suffisamment assidue et diversifiée pour être qualifiée d’habituelle ». Ce pourcentage est faible mais les pratiques assidues font la fréquentation : « Une grande partie de la vie culturelle repose sur l’existence de ces 10 % de Français, les plus familiers des équipements culturels : la diversité de leurs centres d’intérêt et leur rythme souvent élevé de fréquentation font qu’ils représentent plus de la moitié des entrées des salles de concert et des musées et environ 60 % de celles des théâtres et des concerts classiques. [5] » Plutôt qu’une concurrence entre structures culturelles, c’est bien une complémentarité qui est à l’œuvre dans ces pratiques. Il n’en demeure pas moins que ce public assidu est restreint et que les acteurs culturels ont également intérêt à coopérer de façon à construire des stratégies incluant les 90% restants.

Coopérer : qu’est-ce que cela veut dire ?

La coopération peut se comprendre selon deux modalités, d’une manière générale et en particulier dans le secteur culturel : la mutualisation et la co-construction.

Dans son rapport au Ministère de la Culture [6], Marie Deniau distingue clairement les deux démarches. La mutualisation est la mise en commun d’outils (locaux, moyens matériels, etc.) ou de méthodes (compétences professionnelles, etc.) entre plusieurs structures. La coopération sur un projet est le travail commun de plusieurs structures, qui n’auraient pas mené le projet seules, notamment du fait de sa taille importante et des ressources humaines et financières nécessaires.

La mutualisation pourrait être vue comme la première pierre vers la construction en commun : en effet, on peut la comprendre comme une « cohabitation » au sein de locaux partagés par exemple, qui permet une réduction des coûts pour chaque structure. La mutualisation peut également concerner l’emploi : les groupements d’employeurs (GE) existent dans le milieu culturel et permettent de créer des emplois stables partagés entre plusieurs structures. Dès lors que la mutualisation concerne des compétences, par exemple à travers des ateliers communs autour d’activités supports administratives ou communicationnelles, on entre dans un rapport entre les structures qui va au-delà de la simple rationalisation. Les acteurs peuvent ainsi revendiquer une mutualisation conçue comme entraide réciproque entre structures [7]. Il est significatif, à ce titre, que les membres de Pôles territoriaux de coopération économique (PTCE PTCE Pôles territoriaux de coopération économique. ) placent en premiers les compétences et les connaissances dans la liste des moyens mutualisés (avant les locaux et les moyens matériels) [8]. Les membres des PTCE culturels affichent le même classement.

La création d’un projet nouveau et commun peut être un développement des rapports de mutualisation (la fréquentation entrainant la confiance et la volonté de construire ensemble) ou un premier pas vers une mutualisation : faire en commun crée les conditions pour mettre en commun. Il n’est pas nécessairement pertinent d’opposer mise en commun d’outils et construction d’un projet commun : les « clusters », « grappes » ou PTCE dont parle Marie Deniau coopérant, pour la plupart, selon les deux modalités. Selon Philippe Henry [9], « priment les objectifs d’adaptation socioéconomiques par épaulement réciproques des membres en vue d’amplifier leur activité » : optimisation des ressources, partage d’informations et « recherche d’une taille critique pour mener collectivement des projets de plus grande ampleur ». La coopération peut aller jusqu’à la co-construction d’une stratégie commune au niveau d’un territoire particulier : les PTCE culturels font travailler ensemble acteurs sociaux et solidaires, pouvoirs publics, entreprises, acteurs de la formation et de l’université autour d’un projet commun. Tel est par exemple le cas de la Coursive Boutaric, qui œuvre en faveur de la professionnalisation des acteurs culturels et du vivre ensemble dans un quartier d’habitat social en requalification à Dijon.

Comment coopérer et pour quels résultats ?

Comment apprécier la plus-value de la coopération des acteurs culturels ? Marie Deniau appelle « surplus coopératif » cette « différence entre ce qui serait fait isolément et ce qui devient possible pour les parties concernées grâce à la mutualisation ou la coopération [« Etude exploratoire des nouvelles pratiques de mutualisation ou de coopération enter-organisationnelles dans le secteur culturel », Marie Deniau, 2014, p. 43] » : il s’agit de développement de nouvelles activités ou d’amélioration de services, de création de projets plus importants, voire audacieux, de rencontres nouvelles et création de dynamiques, d’accès à des opportunités ou des marchés nouveaux, d’acquisition de compétences. Le surplus coopératif est toutefois très complexe à chiffrer, notamment en ce qui concerne les économies d’échelles.

Le secteur culturel social et solidaire se caractérise par la petite taille de ses structures : 96,5% ont moins de 10 salariés [10]. La coopération peut se révéler être un axe important pour développer des projets ambitieux, mettre en commun des compétences spécifiques et acquérir une force collective pour faire face aux difficultés. L’étude de Marie Deniau met toutefois en garde : « Pour mettre en commun, il faut disposer d’un certain niveau de ressources [11] ». L’une des difficultés dans la coopération étant l’impossibilité de mobiliser suffisamment de temps pour une implication continue dans une coopération [12]], on comprend que les structures de petite taille soit particulièrement sujettes à des difficultés à suivre et développer ce type de partenariats.

« […] De nombreuses organisations membres souhaitent réellement coopérer au travers d’activités communes ou partagées, sans pour autant vouloir par trop s’impliquer dans leur gouvernance Gouvernance Définition et animation d’ensemble. [13] » L’organisation, notamment en termes de gouvernance, est alors essentielle pour que le projet commun puisse être plus-value, tout en respectant les projets propres à chaque structure. « Les méthodes de coordination et modalités de gouvernance sont déterminantes pour maintenir l’élan coopératif. [14] »

A cette condition, les petites structures peuvent effectivement bénéficier de davantage de visibilité et de légitimité, en se regroupant : c’est par exemple le cas des petites structures de l’édition regroupées dans le PTCE la Fontaine O livres, à Paris. La convergence concerne aussi des structures de taille plus importante : la recherche d’une « force de frappe » suffisante pour se développer dans un territoire et être en capacité de représenter ses adhérents est également ce qui motive la création le Réseau des Indépendants de la Musique (RIM) en Nouvelle Aquitaine. L’enjeu est alors directement lié à l’échelle territoriale de la coopération : pour le RIM, il s’agit du passage d’une échelle départementale à celle de la nouvelle région.

Si la coopération bien construite et volontaire est une opportunité pour les structures de l’ESS ESS Qu’est-ce que l’Économie sociale et solidaire (ESS) ?
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du secteur culturel, il n’en demeure pas moins que la coopération avec d’autres acteurs est également essentielle : les pouvoirs publics territoriaux, notamment, avec qui les projets de territoire peuvent se décliner également au-delà des enjeux proprement artistiques, mais aussi les habitants. Ces derniers apparaissent comme les coopérateurs les moins pris en compte dans la coopération culturelle territoriale : « les publics et usagers [sont] largement peu présents en tant que tels [dans les regroupements], que ce soit en tant qu’organisation membre des regroupements ou au sein des instances décisionnaires de leurs organisations constitutives. [15] » Une problématique qui émerge et à laquelle les structures culturelles s’attellent de plus en plus, notamment en prenant en compte et en travaillant à partir des droits culturels, garantissant la participation de tous à la culture.

Nous remercions Bernard Latarjet pour son aimable relecture.

Photos en Creative Commons via Flickr : Avel-Breizh, Stef Niko, Barnyz, Fredbouaine


[1Atlas commenté de l’économie sociale et solidaire, Observatoire de l’ESS – CNCRESS, 2017, p. 26

[2Enquête d’analyse des PTCE, Le Labo de l’ESS, 2017, p. 16

[3« Pôles territoriaux de coopération économique culture : des regroupements pragmatiques dans des secteurs d’activité de grande incertitude », Philippe Henry, 2015, p. 15

[4« La survie des nouvelles entreprises culturelles : le rôle du regroupement géographique », Xavier Greffe et Véronique Simonnet, in Recherches économiques de Louvain, 2008, p. 328

[5Pratiques culturelles des Français, Olivier Donnat, 2009, chapitre 5, p.221

[6« Etude exploratoire des nouvelles pratiques de mutualisation ou de coopération enter-organisationnelles dans le secteur culturel », Marie Deniau, 2014

[7Ibid, p.39

[8Enquête d’analyse des PTCE, le Labo de l’ESS, 2017. Les mutualisations réalisées par les membres des PTCE questionnés sont de : compétences (79%), savoirs/connaissances (76%), lieux/locaux (58%), moyens matériels (44%), puis financières, communicationnelles, autres.

[9"Pôles territoriaux de coopération économique culture : des regroupements pragmatiques dans des secteurs d’activité de grande incertitude", Philippe Henry, 2015, p.13

[10Atlas commenté de l’économie sociale et solidaire, Observatoire national de l’ESS – CNCRESS, 2017, p. 152. Par comparaison avec les autres structures culturelles, les TPE de moins de 10 salariés sont 85,1% dans le privé hors ESS et 51% dans le public. Par comparaison avec les autres secteurs de l’ESS, les structures sociales et solidaires emploient en moyenne 10,7 salariés (p.52)

[11« Etude exploratoire des nouvelles pratiques de mutualisation ou de coopération enter-organisationnelles dans le secteur culturel », Marie Deniau, 2014, p.40

[12Op. cit, p. 82

[13« Pôles territoriaux de coopération économique culture : des regroupements pragmatiques dans des secteurs d’activité de grande incertitude », Philippe Henry, 2015, p. 18

[14« La mutualisation dans le secteur culturel », Marie Daviau, in I2D Information, données, documents, 2015.

[15« Pôles territoriaux de coopération économique culture : des regroupements pragmatiques dans des secteurs d’activité de grande incertitude », Philippe Henry, 2015, p. 10

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