
Marine Boyer
Mutualiser s’apprend, se cultive, et ça change tout !
Cette note a été rédigée par Marine Boyer, Présidente de la Fédération nationale des Cuma (FNCuma), dans le cadre du dossier « Quelles mutualisations face aux défis écologiques et sociaux du XXIe siècle ? », alimenté progressivement par les travaux menés sur cette thématique, en partenariat avec Aéma Groupe et l’Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts. Ce dossier comprend notamment une interview de Véronique Lucas, sociologue à l’INRAE, portant sur les Cuma. Cette tribune est également disponible au format PDF ici.
Un apprentissage au service des femmes et des hommes
Mutualiser ne se décrète pas, ce n’est pas dans les gênes. Mutualiser, ça s’apprend. Et quand cet apprentissage prend racine dans l’esprit, il transforme nos façons de produire, d’innover et même de faire société. Dans l’agriculture française, cette dynamique est vécue depuis 80 ans au sein des Coopératives d’Utilisation de Matériel Agricole, les fameuses Cuma. En véritable écoles de la démocratie, leurs enseignements s’avèrent précieux au moment où l’on cherche à réussir une transition écologique juste, fondée sur le partage des moyens et la coopération.
Profondément, mais pas depuis si longtemps
La mutualisation n’est pas une idée abstraite. Elle se vit, concrètement, dans les exploitations agricoles, dans l’organisation du travail, dans les relations humaines. Les Cuma en sont la preuve historique.
En 1945, face à la pénurie de tracteurs, le Ministre Tanguy Prigent crée une solution coopérative pour les agriculteurs. Il s’agit selon ses propos de mettre le progrès technique au service des paysans « pour éviter leur prolétarisation et la concentration capitalistique ». Mais l’expérience échoue. Non pas par manque de pertinence, mais faute d’apprentissage collectif et d’accompagnement.
Il faudra attendre les années 1960, avec l’émergence d’un réseau fédératif structuré et l’influence des mouvements d’éducation populaire rurale, pour que la mutualisation des moyens et la coopération s’implante durablement dans la culture agricole. Avec un message limpide : on n’impose pas le « faire ensemble », on l’outille, on conseille, on accompagne.
Le passage à la maîtrise
L’apprentissage de la mutualisation de son outil de travail avec ses voisins est profondément puissant. Une fois que le groupe sait fonctionner ensemble, les projets se multiplient et rapprochent les femmes et les hommes du territoire. C’est ainsi que des Cuma sont à l’initiative de projets de production d’énergie locale, de transformation en Groupement d’intérêt économique et environnemental (GIEE), de tiers-lieux rural, de co-compostage avec les collectivités, ou encore des filières locales de venaison entre chasseurs et Banques alimentaires.
Au-delà des projets, la mutualisation des moyens de production en Cuma forme et renforce le monde paysan. Beaucoup d’agricultrices et d’agriculteurs y ont appris la comptabilité de base, la prise de parole, la création de projets, ou simplement à sortir de l’isolement social. Parler, échanger, partager, s’ouvrir, s’épanouir, être solidaire, être créatif. Ce sont les conditions pour que la mutualisation fasse de la coopération une compétence ancrée et durable. Les agricultrices et agriculteurs en Cuma sont ainsi largement engagés dans les associations locales, élus dans leurs communes et mobilisés sur l’animation rurale.
En constituant un Réseau, les Cuma sont allées toujours plus loin dans la mutualisation avec la création d'un média (Entraid, troisième média agricole), d’un réseau d’associations de comptabilité et de gestion pour les 10 000 Cuma du territoire, ou encore de logiciels adaptés à la gestion du partage de matériels et de moyens.
La mutualisation a atteint un niveau de maturité important. Et ce savoir-faire pourrait inspirer bien au-delà du monde agricole. Après tout, partager une moissonneuse ou partager une tondeuse reposent sur les mêmes mécanismes humains.
Partager l’expérience Cuma au service d’une transition écologique juste et équitable
La mutualisation une fois apprise – appropriée – est d’une grande puissance. Elle impacte et transforme l’individu pour ensuite influencer l’évolution des politiques publiques. Dans le cadre de la thématique de la mutualisation, de la transition écologique juste travaillée par le Labo de l’ESS, l’expérience des Cuma montre que :
- la transition agro-écologique est facilitée par les démarches de pair à pair : une étude récente prouve par exemple que les membres de Cuma utilisent moins de produits phytosanitaires[1] ;
- la mutualisation génère des économies substantielles : jusqu’à 15 000 euros par exploitation et par an selon une étude de l’Union des Cuma des Pays de la Loire ;
- les grandes transformations agricoles s’appuient sur la mutualisation : des lois Pisani au déploiement des GIEE, et plus récemment pour amplifier l’impact des plans de relance et de la planification écologique.
Et si, au moment où la société cherche à rendre la transition écologique juste et accessible, on s’inspirait davantage de ce que les agricultrices et agriculteurs ont appris depuis 80 ans ?
La mutualisation ne relève pas d’un idéal. C’est une compétence sociale, éprouvée, transposable, et dont nous aurons besoin pour transformer durablement nos modes de vie.
Par Marine Boyer, Présidente de la Fédération nationale des Cuma (FNCuma)
[1] Cornée, S., Rousselière, D., & Thelen, V. (2025). The environmental benefits of grassroots cooperatives in agriculture. Ecological Economics, 230, p. 108513. DOI : https://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2024.108513
Cette tribune est l’une des publications constituant le dossier « Quelles mutualisations face aux défis écologiques et sociaux du XXIe siècle ? », alimenté progressivement par les travaux menés sur cette thématique, en partenariat avec Aéma Groupe et l’Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts. Ce dossier comprend notamment une interview de Véronique Lucas, sociologue à l’INRAE, portant sur les Cuma.


