Décryptage
Publié le 15 mai 2023
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Mots clés
ESS
Europe

Que retenir du Forum mondial sur l'économie sociale et solidaire de Dakar ?

Décryptage rédigé par Michel Catinat, Référent du Labo de l’ESS sur la thématique « ESS européenne »

Depuis sa fondation en 2013, le Forum mondial de l’Économie Sociale et Solidaire – en anglais Global Social Economy Forum (GSEF) – regroupe des réseaux de gouvernements locaux engagés partout dans le monde en faveur de l’économie sociale et solidaire, qui se rassemblent désormais bisannuellement pour œuvrer ensemble à promouvoir l’ESS comme moyen d’un « développement local inclusif et durable »[1]. Pour sa sixième édition, le GSEF s’est réuni les 4 et 6 mai 2023 à Dakar.

Cette conférence, auquel le Labo de l’ESS a participé, s'est avérée être un événement de grande importance politique pour l'Afrique de l'Ouest. La présence à la plénière d'ouverture du Président du Sénégal, Macky Sall, en témoigne. Celui-ci a positionné le Sénégal comme plateforme de l'ESS pour toute l'Afrique de l'Ouest, fortement représentée à la conférence. En témoigne également la présence d'environ 6 000 personnes de 70 pays différents, dont 60% de femmes qui, en Afrique de l'Ouest, représentent la force vive des pays à la fois en tant que maires de villes et en tant que responsables de coopératives ou d'organisations de l'ESS.

La conférence s'est inscrite dans l'après-résolution des organismes internationaux[2]. Il a été répété, à maintes occasions et à juste titre, que la priorité est maintenant l'action et le développement de l'ESS, après avoir été le plaidoyer pour la visibilité politique de l'ESS.

Le thème central du Forum 2023 était « La transition de l’économie "informelle" vers des économies collectives et durables pour les territoires ». L'économie informelle représenterait plus de 80% de l'activité économique en Afrique de l'Ouest et 95% des jeunes y travailleraient, même si les chiffres sont par essence difficilement vérifiables. L'ESS, par la création de coopératives par exemple, peut inciter à la légalisation de ces activités, notamment en prenant en charge les démarches administratives nécessaires et une partie des coûts. L'enjeu est l'accroissement des ressources fiscales pour les Etats, ainsi que l'accès à la protection sociale et à des mesures de soutien pour les acteur·rice·s de l'économie informelle. Ce thème a été décliné en sept problématiques autour desquelles se sont organisées 10 séances plénières et 90 ateliers : des « emplois décents pour les jeunes et les femmes », l’« économie bleue », l’ « économie verte », l’« économie numérique », le « financement des économies collectives », le « dialogue politique » entre autorités publiques et acteurs de l’ESS, l’« articulations avec la recherche »[3].

Dès la séance plénière d’ouverture, la tonalité a été donnée : nous participions à la réunion de la grande famille des communautés de l’ESS de l’Afrique de l’Ouest, réunion chaleureuse et festive. Les interventions des Maires de Dakar et de Bordeaux et du Président de la République du Sénégal, au travers de discours très politiques, plaçaient un espoir immense dans l’économie sociale et solidaire pour relever les défis africains, mais également les défis de toutes nos sociétés : lutte contre les discriminations et inégalités, contre le réchauffement climatique, gestion de l’après-Covid, etc. Sur le fond, les problématiques ont souvent été abordées – et cela se comprend – sous un angle africain, mais pas uniquement.

Parmi ces différentes sessions, deux ont retenu plus particulièrement notre attention. D’une part la session plénière consacrée aux « stratégies ESS des organisations internationales et experts ». Il a été particulièrement intéressant d’entendre les organismes internationaux ou certaines organisations de l’ESS expliquer les dispositifs qu’ils mettaient en place pour l’après-résolution. L’ONU, et plus précisément sa Task Force (l’UNTFSSE), a reçu mandat d’aider les États membres à mettre en place ou à améliorer leurs cadres politiques de soutien. Cela concerne non seulement les 43 pays de l’ONU qui ont soutenu la résolution (sur un total de 193), mais aussi tous ceux qui le désireront. Une tâche immense qui devrait requérir un ajustement des ressources et des moyens de suivi. L’OCDE, à la suite de l’adoption de ses recommandations sur l’ESS, a mis en place un groupe informel d’experts (d’environ 20 pays, dont la France) pour l’accompagner dans leur mise en œuvre. Enfin, le GSEF et ESS Forum International (association internationale valorisant et promouvant l’économie sociale et solidaire), avec le soutien d’ESS France, ont annoncé leur intention de créer un « Centre international de développement de l’ESS »[4] afin que les acteurs de l’ESS participent directement à la mise en œuvre de la résolution de l’ONU. Les contours de son action restent à définir.

D’autre part, a également retenu notre attention un atelier particulièrement stimulant animé par des représentants du Québec sur le thème « La transition de l’économie traditionnelle vers l’économie sociale et solidaire ». Deux exemples concrets de transformation d’entreprises traditionnelles en coopératives y ont été présentés. Pour l’un d’entre eux, le plus important en terme de chiffre d’affaires (environ 13 millions d’euros) et en terme d’emplois (400 salariés), les conditions de succès ont été énoncées : un rôle central des syndicats pour faire adhérer les salariés, une expertise préalable de la viabilité économique du projet, une gestion de la phase de transition par des professionnels, un support financier étalé sur plusieurs organismes financiers pour limiter le risque pour chacun d’entre eux, un montage financier accepté par les salariés qui consistait en une réduction de salaire de 5% pour leur permettre d’entrer au capital et, enfin, une disponibilité temporelle suffisante pour préparer, expertiser et faire accepter le projet. L’atelier a également permis de présenter une entreprise d’acquisition à but non lucratif dont l’objectif est de racheter des entreprises en difficulté (risque de faillite, problème de succession, etc.) pour les transformer en coopératives ou les revendre à une entreprise de l’ESS, et cela avant un rachat éventuel par des entreprises traditionnelles. Il a été montré à quel point ce type d’opération requérait un haut niveau de professionnalisme notamment en termes d’analyse de marché, de gestion et de connaissances juridiques. Des savoir-faire qui s’éloignent certes des valeurs de l’ESS, mais qui finalement servent son développement.

À n’en pas douter, cette phase d’après-résolution qui a été enclenchée à Dakar va nécessiter de la part des organisations de l’ESS une capacité pratique et analytique accrue afin d’accompagner le développement de l’ESS et apporter aux autorités publiques les informations requises pour l’élaboration des mesures de soutien.

Comme pour les forums précédents de Séoul (2013 et 2014), Montréal (2016), Bilbao (2018) et Mexico (2021), une déclaration a été adoptée et présentée à la plénière de clôture[5]. Elle inclut les conclusions des deux pré-forum qui se sont déroulés avant le forum principal : le pré-forum « Jeun’ESS » tenu sur deux jours (les 1er et 2 mai) et le pré-forum « Femm’ESS » tenu sur un jour (le 3 mai). Cette déclaration se veut différente des résolutions qui avaient été conclues les forums précédents du GSEF. Elle a pour ambition de contribuer à mettre en œuvre la résolution de l’ONU et d’aider à « bâtir ensemble une feuille de route qui nous permettra aussi d’impulser le développement de politiques structurantes sur les territoires au service de l’atteinte des objectifs de développement durable fixés par l’ONU ». Elle insiste sur la nécessité de prendre en compte les besoins spécifiques des jeunes et des femmes et énumère des demandes adressées aux autorités publiques.

LE GSEF 2023 et la déclaration qui en découlent constituent donc un pas important dans l’engagement mondial en faveur de l’économie social et solidaire. Un horizon à consolider lors du prochain Forum qui se tiendra en France, à Bordeaux, en 2025.

 

[1] Pour en savoir plus sur le GSEF : https://www.gsef-net.org/fr/gsef-about

[2] L’année passée a en effet été un tournant dans la reconnaissance internationale de l’ESS avec, en juin 2022, la résolution la concernant adoptée en au sein de la Conférence internationale du travail (CIT) et, le même mois, la recommandation du Conseil au niveau des Ministres de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), suivie, plus récemment (en juin 2023), de l’adoption d’une résolution sur « La promotion de l’économie sociale et solidaire au service du développement durable » par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU).

[3] Pour en savoir plus sur l’évènement et son programme : https://dakar2023.gsef-net.org/fr/

[4] Voir le communiqué publié par ESS France : https://www.ess-france.org/cp-lancement-de-prefiguration-d-un-centre-international-de-developpement-pour-l-ess

[5] Celle-ci est accessible en trois langues – Anglais, Français et Espagnol – à cette adresse : https://drive.google.com/drive/folders/1Sftldz56IAb9oagszcDCnNq72tDJZPg1

 

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